14-18, la brutalisation des masses écrite par Jean-Michel Steg et Pierre Lemaitre

Cocktail littéraire ce mardi 18 février à Val d’Isère à l’hôtel Les barmes de l’ours avec les auteurs Pierre Lemaitre et Jean-Michel Steg…

Les rencontres littéraires du mois de février à Val d’Isère doivent leur existence à un homme inattendu, Jean-Paul Shafran. Sa passion pour la littérature l’a conduit à créer l’association « Vivre livre » qui reçoit les écrivains chaque année dans la station de ski. Il a lu tous les livres et comme la chair est triste, hélas, il aime fuir là-bas fuir dans les livres qu’il lit fébrilement. Et qu’il sait raconter avec sa verve et son caractère à l’emporte-pièce. Un appétit de livres incommensurable. Un faux air de Jean-Louis Trintignant et un regard désabusé derrière les lunettes-loupes …

Le plus incroyable des libraires de France

L’homme a planté sa librairie au pied des remontées mécaniques et des loueurs de skis, tels les marchands du temple autour du lieu sacré. L’horaire est respecté au centième de seconde près : à 12h30 précises, il ferme la porte à clé au nez et à la barbe de ceux qui croient que le client est roi. Point ici, chez Jean-Paul Shafran, l’heure c’est l’heure. Certains ahuris, trompés sans doute par le portant de cartes postales sur le pas de porte, entrent naïvement comme s’il s’agissait d’une boutique ordinaire, chaussures de ski aux pieds et bonnets de neige sur la tête. « Alors, là, vous ! Secouez-vous un peu avant d’entrer ! (sic) ». A un autre : « Vous ne pouvez pas faire un peu attention, tapez vos pieds dehors s’il-vous-plaît, vous avez plein de neige, ressortez donc… ».

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Ce mardi soir, il est à son affaire dans la salle de réception de l’hôtel le plus chic de la station : Pierre Lemaitre est là, devant lequel une longue file d’attente se tricote régulièrement, et le prix Goncourt 2013 d’expliquer à ceux qui attendent là leur dédicace qu’il est venu ici « pour Jean-Paul ». Jean-Paul Shafran a voulu réunir les deux auteurs qui détonnent dans la commémoration en grandes pompes de la Grande Guerre. Loin de la célébration des héros et des vainqueurs, ces deux-là ont écrit une part d’histoire sur la brutalisation des masses, telle que George Mosse a su en rendre compte en temps réel des Etats Unis où il s’était exilé avec la montée du nazisme dans les années Trente.

photo2Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013

avec… Anne et Grégory Sallinger

photo3

Mon amie Fédia Bentchicou Carrance est arrivée de Genève pour nous rejoindre aux Barmes de l’Ours…

Conférence et décryptage sur la Grande Guerre

Le lendemain matin, 9h, même lieu. Jean-Paul Shafran a lu le roman de Pierre Lemaitre “Au revoir là-haut”, Prix Goncourt 2013, qu’il décrypte avec brio devant un auditoire quasi en bonnet de ski. Shafran lance la conférence de nos deux auteurs, Jean-Michel Steg et Pierre Lemaitre.

03

Ces deux-là forment un tandem improbable. Ils se sont rencontrés au Salon du livre d’histoire de Versailles et sont devenus compagnons de guerre, non encore anciens combattants !

02

Jean-Michel Steg, Pierre Lemaitre, Jean-Paul Shafran (dans le miroir)

Le Goncourt 2013 déclare d’emblée qu’ il a « commencé sa carrière comme fondateur d’un organisme de formation pour les professionnels… », il s’est mis à écrire passé 50 ans… Son exposé commence de manière lunaire : « Je ne suis pas un fondu de la guerre 14 comme le croient souvent mes lecteurs, j’ai écrit 5 policiers avant et deux autres romans ! Le problème, c’est qu’après ce livre je passe pour un ancien combattant… je veux éviter cela ». Les lecteurs, dit-il, lui reprochent dans son livre des détails historiques du genre « Un lecteur m’a écrit. Vous parlez page 42 de  ‘grenade offensive’. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une grenade défensive ? » Et notre Goncourt national de conclure : « Je n’écris pas pour les armuriers ! ».

« Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’exactitude historique mais la vérité, pas de révisionnisme pour autant »… « La force de la littérature, c’est que c’est une manière de décrypter le réel en passant uniquement du côté des émotions, ce qui m’intéresse c’est la vérité des personnages »… « On ne mesure pas les dimensions du paysage pour savoir si un tableau est beau ! ». Lemaitre revendique la liberté de l’artiste, il est nerveux, passionné, attachant. Anxieux comme un enfant qui pourrait louper sa seconde étoile et qui s’exalte devant cette cinquantaine de personnes prêtes à compatir immédiatement aux malheurs d’Albert et Edouard, ses héros.  Il avoue qu’il a récrit 22 fois le premier chapitre tant il avait peur que le lecteur ne le suive pas ! Il revendique un « roman picaresque ». Ce  genre où des chevaliers se sont trompés de guerre et d’époque. Le Quichotte est chevalier à l’heure où ces derniers ont disparu ! Lemaitre cite quelques chiffres un peu vagues sur la guerre de 1914-1918 et lance à la cantonnée : « Je parle sous le contrôle du ‘banquier’ ».

Le ‘banquier’, c’est Jean-Michel Steg, son compère de combat, encore plus extrême que Lemaitre, et tout aussi décalé, qui a écrit « Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France » publié chez Fayard, et qui frôle le best seller là où la crise de la librairie bat son plein.

Steg commence par faire ses excuses : « Je suis historien amateur … mon maître est Stéphane Audoin-Rouzeau » ;  le ‘banquier’  est, lui aussi, assez loin du sérail des lettres parisiennes. On finit par comprendre que le fils du grand médecin Adi Steg est hanté par une blessure secrète, un cauchemar, cette journée du 22 aout 1914, seulement trois semaines après l’entrée en guerre où, tout près du village de Rossignol en Belgique sont tombés au champ d’honneur 27 000 soldats français. 27 000 morts en un jour ! Et la coloniale en avant ! autant que pendant huit ans de guerre d’Algérie! La moitié des soldats américains tués en 6 ans de guerre du Vietnam ! Steg  égrène calmement et de manière posée ces faits et chiffres de l’horreur avec une précision qui glace les sangs. Chaque détail construit une ambiance qui se déroule comme un cauchemar.

Il raconte la furia francese, cette guerre rapide, brutale et démesurée pour être victorieuse, qui de Gergovie à Austerlitz en passant par Marignan et Valmy a été « le modèle de la guerre occidentale » dit-il. Ce même concept a fait gagner l’Allemagne pendant 150 ans, avant de se heurter au meurtre de masse des armes modernes capables de tirer non plus 2 salves par minute comme à Waterloo mais 30 salves en 1914 et 200 à 300 par minute pour les mitrailleuses. « A partir de 1914 le fantassin ne peut plus tenir debout sous le feu, il s’enterre dans des tranchées », la raison industrielle a conduit aux massacres et aux atrocités que l’on sait. « Bienvenue dans le vingtième siècle ».

Jean-Michel Steg, le comptable de l’histoire, connait la période sur le bout des doigts, vingt ans qu’il consacre toutes ses soirées à ses amis de l’EHESS, et qu’il passe ses nuits dans les tranchées ! au grand bonheur de sa femme sans doute…

06

Son récit a tellement troublé des milliers de lecteurs qu’on vient le voir. L’un avec la photo de son grand-père ; un autre, banquier sexagénaire de ses amis, lui dit qu’après avoir lu son livre, il s’est aperçu que son grand-père était mort… à la bataille de Rossignol. L’histoire que raconte Steg n’a rien à voir avec les livres d’histoires anonymes qui égrènent rationnellement des dates et des chiffres : c’est un condensé d’émotions, comme un souvenir qui vous happe aux tréfonds de vous-même. Un tsunami de la mémoire.

Quand Lemaitre parle de ces millions de soldats enterrés en vrac dans leur vareuse sur plusieurs mètres d’épaisseur, avec parfois une bouteille contenant leur numéro de matricule. 750 000 à un million de personnes quand même…  dont la France sera bien incapable de rendre les corps aux familles à la fin de la guerre (d’où les monuments aux morts des villages)

photo1Val d’Isère, Monument aux morts de la guerre de 14-18

Steg poursuit :

« Pierre Fenet avait un fils chéri qui est mort le jour de la bataille de Rossignol. Il l’a appris par la Poste. Ce père a attendu 1919 pour aller chercher le corps de son fils. Comme il ne l’a pas trouvé -les gens du village avaient enterré leurs 6000 morts et son fils au milieu d’eux-  Fenet a décidé d’élever le monument aux morts qu’on peut encore voir aujourd’hui sur la nécropole de Rossignol à sa mémoire inauguré le 22 août 1926.

Un an plus tard, le 22 août 1927, Pierre Fenet est revenu à Rossignol pour son fils. Et il s’est tiré une balle dans la tête. Quand on visite le cimetière on ressent cela. Ce n’est pas du roman »

Le ‘Goncourt qui n’écrit pas pour les armuriers’ reprend : « j’ai bâti mon livre sur le modèle de l’Aurélien d’Aragon. Je voulais montrer la difficulté de deux soldats qui ne retrouvent pas leur place dans la société dans laquelle ils rentrent. »… « Après 50 mois de guerre il va falloir deux ou trois ans pour que mentalement le pays sorte de la guerre ».

Steg le coupe, en un cri du cœur, qui délivre le métarécit surplombant toute la bataille de Rossignol et la brutalité qui traverse tout le XXème siècle : « La sortie de la guerre de 14 ne s’est pas faite en 1918, ni en 1945 où a débuté la guerre froide, ni en 1991… Sans doute les européens arriveront-ils à surmonter cette épreuve qui perdure, mais on n’est pas sorti de 1914 au jour d’aujourd’hui ».

Enfoncés dans les canapés, les lecteurs avaient commencé par écouter un condensé de stratégie militaire et de redécouvertes historiques avant de se trouver chez le psychanalyste. Car Steg ne parle pas que d’un combat passé. L’homme décrit cette douleur psychique intime qui hante l’Occident. Chaque village, chaque pays compte ses monuments aux morts dédiés à ses enfants, de jeunes gens aux joues encore glabres dont les dépouilles ont été parfois martyrisées. Les jambes des corps parfois brisées pour entrer  dans les cercueils trop petits, eux qui étaient morts pour leur patrie, et à qui l’on avait promis une guerre courte et victorieuse.

« Il est impossible de comprendre les années 30 sans le trauma de 14-18 », et la journée du 22 août 1914 en fut le symbole. On aurait pu imaginer que devant des faits d’une telle ampleur à Rossignol, les autorités françaises aient enfin pris la mesure d’un travail de mémoire essentiel et symbolique, de cette anamnèse des disparus que nous propose Jean-Michel Steg au nom de tous les nôtres.

L’armée française muette le 22 août 2014 ?

Là, à l’étonnement s’ajoute la consternation. Rossignol ? circulez car il n’en reste rien ! Pas même  la moindre petite célébration du coté français de ce 22 aout 2014 à la mémoire de ces types qui sont morts pour la France. A cette date, les fonctionnaires préposés aux commémorations au  nom de la grande Muette seront en vacances. Steg me signale avec son sourcil droit relevé et sa voix douce qu’il a décidé d’y aller, de célébrer  cela tout seul avec son modeste  drapeau le 22 aout 2014, à Rossignol. Avis à ceux qui veulent venir… le geste de célébration des défunts est le premier signe d’apparition de l’homme pour les anthropologues. Une humanité qui ne célèbre pas ses morts a quitté l’humanité. Grâce à ceux qui célèbrent  la mémoire des morts de France, tous les morts et d’abord ceux de la Coloniale. Tel mon arrière-grand-père, officier de la Légion étrangère à Sidi Bel Abbès…mort à la bataille de Seddul Bar en 1915.

Applaudissements. La conférence des deux modestes  est finie.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Shafran repart avec ses bouquins dans des sacs en plastique à bout de bras, à petit pas pour ne pas tomber en marchant sur le sol de glace, sorte de missionnaire obscure de la culture dans ce grand désert blanc où se précipite une foule riche qui ne lit plus que des texto et des tweets.

Soudain un doute me traverse l’esprit. Combien de temps va-t-il tenir ? Et si son tout petit commerce au milieu des restaurants d’hiver et des loueurs de ski disparaissait ? Comment Lemaitre et Steg pourraient-ils alors nous raconter cette guerre de 14 qui n’en finit pas de finir dans la mémoire et les psychismes d’un Occident encore meurtri trois générations plus tard ?… cette ‘brutalisation’ développée par G. Mosse, qui a marqué tout le vingtième siècle, avec l’émergence de la violence de masse, l’industrialisation de la guerre, son caractère « total» dont nous n’avons pas encore réchappé.

Le Goncourt 2013 quitte l’hôtel avec son éternelle moue renfrognée imprimée sur le visage, l’historien lui emboîte le pas avec la nonchalance des desperados, puis le libraire cahote dans la neige, des  sacs blancs remplis de livres aux bouts des bras. Ce pourrait être un film de Blier.

On entendrait presque ce que le cowboy dit du Dude à la fin du Big Lebowski  des frères Coen : « Moi ça me rassure qu’il reste des types comme ça ».

Jean-Paul Shafran

Jean-Paul Shafran

Le Mont Blanc vu de Tovières, Val d’Isère …

Mt Blanc

… en attendant le  » rendez-vous là-haut « .*

MPS

 

* en référence à ‘Au revoir là-haut’, Pierre Lemaître; Prix Goncourt 2013

Publicités

Totalitarisme et guerre totale : blessures et cicatrices

A  la parution du livre de Jean-Michel Steg, Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France (éd Fayard), la soirée organisée à Paris jeudi chez Laurent a été l’occasion de  débats contradictoires sur la Guerre de 14-18.
Jean-Michel

                                                   Jean-Michel Steg

La paix n’est qu’une parenthèse de la guerre, mais cette dernière prend moult formes. Celle de 14-18 fut une boucherie qui a fait basculer la force armée dans le champ de l’horreur absolue. Jean-Michel Steg raconte la journée du 22 août 1914 qui fut la plus sanglante de l’histoire : ce jour-là, 27 000 Français sont tués, et ce cataclysme donnera un infléchissement à cette Guerre qualifiée de Grande qui conduira les hommes de combat à ne plus se dresser sur les champs de bataille mais à s’y enterrer pour se battre. Ce livre sur la mort, où « Thanatos opère sous un voile aussi pudique que celui d’Eros », ainsi que l’écrit l’auteur, parce que l’individu a dans de tragiques circonstances tendance à détourner le regard, est aussi un livre sur l’humanité de ces hommes perdus dans cette guerre-là. La préface est signée de Stéphane Audouin-Rouzeau qui à l’EHESS avait conçu le séminaire « Anthropologie historique de la violence de guerre au XXè siècle. »

Dans les remerciements, il y a la phrase que Didier Long avait lancée à Jean-Michel une soirée d’hiver au ski à Val d’Isère où nous étions tous réunis l’hiver 2011 : « Tu crois que tu vas écrire un livre d’histoire sur 1914, mais sache bien qu’en fait, c’est de toi que tu vas parler ! » Je me souviens encore de Jean-Michel entendant cette phrase, assis dans le canapé, dont un sourcil s’était alors légèrement soulevé, seule manifestation d’une émotion qui avait dû le parcourir. Dans le monde de la finance, le haussement de sourcil est probablement la plus haute expression d’explosion de joie qui soit autorisée…

Jean-Michel et Didier

Car Jean-Michel Steg, fils du chirurgien et urologue Adi Steg, s’est jusque là distingué dans l’univers de l’hyper capitalisme, champ de bataille d’un autre style de guerre pour conquérir non la liberté mais l’argent. Sans tomber dans l’écueil des vieilles thèses nationalistes qui désignent l’Allemagne comme coupable du conflit, ou celui de son antithèse marxiste qui désigne justement le capitalisme comme cause, le livre cherche au plus près à sentir le pouls de ce champ de bataille si meurtrier.

adi

Côté signature… à gauche, le dr Adi Steg, le père de Jean-Michel.

C’est la lecture de l’historien Jay Winter, auteur de 14-18 Le grand bouleversement (1997, Presses de la Cité), qui fut déterminante pour l’écriture de cette journée sanglante. Dans l’écriture de cette histoire qui vise à l’investigation scientifique et rigoureuse, il ressort un malaise particulier : tant de vies brûlées au feu, tant de sang versé pour qu’une autre guerre vienne en 1939 prendre la place laissée en 1918. Là encore, les « vaincus » de Walter Benjamin ont laissé un goût bien amer dans les tranchées, faisant de tout recours à la force armée une action sans gloire et sans raison. La guerre qui fait ainsi mémoire est devenue aux yeux de nos démocraties ce recours qu’il faut proscrire à tout prix. Les peuples de nos vieux pays occidentaux -meurtris encore de tant de morts- portent-ils encore en eux les cicatrices de ces conflits du XXè siècle, puisqu’ils vont jusqu’à faire renoncer Barack Obama à intervenir en Syrie, malgré l’utilisation de gaz sarin (le 21 août dernier, voir blog 1er septembre) ?

Alors que les historiens tel Stéphane Audouin-Rouzeau travaillent encore sur la question de la guerre totale, vecteur possible du totalitarisme, dont on peut se demander si la Grande Guerre a été la génitrice, une autre lecture propose de ne pas se plier à la mémoire « victimisante »  qui ne retient que le sacrifice pour la patrie. Pendant que  » l’ange de l’histoire » cher à Walter Benjamin tourne le dos aux ruines passées, certains relisent le passé à l’aune d’un pacifisme rêvé, fruit d’une culture (kultur) toute autre.

L’école de Peronne

En ayant un regard autre sur le conflit, les historiens comme Jay Winter augurent une nouvelle approche de la guerre (celle de ce qu’on nomme l’ « école de Péronne »), non seulement la Grande, mais toutes les guerres de ce XXè siècle dont le deuil en cours est celui de ce monde. A la lumière de ce passé et de ces années de violence totale, d’où peut-être le totalitarisme aurait puisé sa source, ce sont les incertitudes, les espoirs, les aspirations d’aujourd’hui qui constituent la trame de notre présent. Ce présent est pacifiste et donne caution au droit contre la force, alors qu’on analyse les conflits comme autant de croisades contre la barbarie. Ce mouvement dont Stéphane Audouin-Rouzeau est l’initiateur propose à la lumière du travail de George Mosse une lecture portée sur la « brutalisation » de l’homme que les sociétés en guerre auraient conduit au totalitarisme : le totalitarisme serait né de la guerre totale, de la guerre « mondiale ».

La dédicace du livre est pour Diane Segalen, la femme de Jean-Michel, dont ce dernier nous rappelle dés l’introduction l’aversion pour  la rêverie mélancolique et la procrastination. C’est grâce à elle que Jean-Michel s’est sérieusement mis à ses chères études d’histoire et à écrire son livre.

Diane Segalen

Diane Segalen et Didier LongJean-Michel Steg - Signature

Penser la guerre dans l’expérience des vaincus procède d’une autre identification, une identification non à des héros magnifiés mais à des êtres humains « victimisés » dans des conflits qui les dépassent. Cette démarche dans la fabrique de l’histoire est issue du messianisme de Walter Benjamin, tel que son ami Ghershom Sholem l’a remarqué. Est-ce cette impression d’exil permanent- ressentie par deux juifs allemands ayant dû quitter leur pays- qui a permis à ces deux-là de s’extérioriser pour penser autrement l’histoire ? Le fait est que les traces de ces guerres totales du XXè siècle ont laissé des blessures que certains ont transformées en cicatrices palpables, tels les écrits ou les oeuvres d’art.

Cicatrices

Loin des arcs de triomphe et des honneurs rendus en grande pompe, les victimes ont trouvé des voies diverses pour se faire entendre. Il le fallait bien car de même que le pacifisme n’intéresse personne, les victimes ne déclenchent pas la même fascination que  les héros … ou les bourreaux ! Est-ce parce que ces derniers s’expriment moins que les victimes ? Pourtant, la façon de témoigner qu’ont les victimes peut les transformer en vainqueurs. Et notre regard peut n’en plus faire des victimes mais des héros.

L’histoire par ceux qui l’ont faite

Ainsi, l’histoire de Shelomo Selinger. L’homme est sculpteur et vit à Paris depuis 1956. Il était à table un soir de shabbat chez Gérard Haddad avec sa femme, Ruth :

En 1945, les soldats Russes de l’Armée Rouge rentrent dans le camp de Theresienstadt. Sur une pile de cadavres, un médecin de l’Armée Rouge a l’impression de voir un bras bouger légèrement. Il sauvera la vie d’un garçon de 17 ans, Shelomo Selinger. Le jeune garçon aconnu  9 camps successifs : Faulbrück, Gröditz, Markstadt, Fünfteichen, Grossen-Rosen, Flossenbürg, Dresden, Leitmeritz, et enfin Theresienstadt.

Qui a sauvé Shelomo ?

Shelomo revient à la vie avec la volonté de ce médecin juif. Mais lorsque les Russes veulent mettre le camps libéré en quarantaine pour faire face à une épidémie de Typhus, Shelomo Selinger s’enfuit,. Hélas, il oublie le nom de son sauveur qu’il ne retrouvera jamais. Emigré en Israël, durant sept ans, il perd complètement la mémoire. Mais bientôt, par bribes, ses souvenirs refont surface… et le replongent à nouveau dans le monde de l’anéantissement. Il va alors commencer à les dessiner et les sculpter pour graver sur le papier ou la pierre ces souvenirs qui le hantent.
sellinger

Shelomo Sellinger et Gérard Haddad la semaine dernière avec la sculpture en bronze  » Le juste parmi les nations »  (photo MPS)

Shelomo est devenu sculpteur, il travaille le granit. Son fils Rami Selinger, lui, sculpte la chair : il est chirurgien. Ainsi est la vie, loin du noir des ténèbres et de l’oubli. La lumière des astres nous parvient bien longtemps après qu’ils se soient éteints, ainsi que l’écrit Gérard Haddad son ami…

5559443A l’entrée de Yad Vashem, à Jérusalem, la sculpture de Shelomo Selinger : » Le juste parmi les nations » (Hasid Ummot Ha-‘Olam, littéralement « généreux des nations du monde » une expression biblique tirée du Talmud), en granit rose de Bretagne.