Totalitarisme et guerre totale : blessures et cicatrices

A  la parution du livre de Jean-Michel Steg, Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France (éd Fayard), la soirée organisée à Paris jeudi chez Laurent a été l’occasion de  débats contradictoires sur la Guerre de 14-18.
Jean-Michel

                                                   Jean-Michel Steg

La paix n’est qu’une parenthèse de la guerre, mais cette dernière prend moult formes. Celle de 14-18 fut une boucherie qui a fait basculer la force armée dans le champ de l’horreur absolue. Jean-Michel Steg raconte la journée du 22 août 1914 qui fut la plus sanglante de l’histoire : ce jour-là, 27 000 Français sont tués, et ce cataclysme donnera un infléchissement à cette Guerre qualifiée de Grande qui conduira les hommes de combat à ne plus se dresser sur les champs de bataille mais à s’y enterrer pour se battre. Ce livre sur la mort, où « Thanatos opère sous un voile aussi pudique que celui d’Eros », ainsi que l’écrit l’auteur, parce que l’individu a dans de tragiques circonstances tendance à détourner le regard, est aussi un livre sur l’humanité de ces hommes perdus dans cette guerre-là. La préface est signée de Stéphane Audouin-Rouzeau qui à l’EHESS avait conçu le séminaire « Anthropologie historique de la violence de guerre au XXè siècle. »

Dans les remerciements, il y a la phrase que Didier Long avait lancée à Jean-Michel une soirée d’hiver au ski à Val d’Isère où nous étions tous réunis l’hiver 2011 : « Tu crois que tu vas écrire un livre d’histoire sur 1914, mais sache bien qu’en fait, c’est de toi que tu vas parler ! » Je me souviens encore de Jean-Michel entendant cette phrase, assis dans le canapé, dont un sourcil s’était alors légèrement soulevé, seule manifestation d’une émotion qui avait dû le parcourir. Dans le monde de la finance, le haussement de sourcil est probablement la plus haute expression d’explosion de joie qui soit autorisée…

Jean-Michel et Didier

Car Jean-Michel Steg, fils du chirurgien et urologue Adi Steg, s’est jusque là distingué dans l’univers de l’hyper capitalisme, champ de bataille d’un autre style de guerre pour conquérir non la liberté mais l’argent. Sans tomber dans l’écueil des vieilles thèses nationalistes qui désignent l’Allemagne comme coupable du conflit, ou celui de son antithèse marxiste qui désigne justement le capitalisme comme cause, le livre cherche au plus près à sentir le pouls de ce champ de bataille si meurtrier.

adi

Côté signature… à gauche, le dr Adi Steg, le père de Jean-Michel.

C’est la lecture de l’historien Jay Winter, auteur de 14-18 Le grand bouleversement (1997, Presses de la Cité), qui fut déterminante pour l’écriture de cette journée sanglante. Dans l’écriture de cette histoire qui vise à l’investigation scientifique et rigoureuse, il ressort un malaise particulier : tant de vies brûlées au feu, tant de sang versé pour qu’une autre guerre vienne en 1939 prendre la place laissée en 1918. Là encore, les « vaincus » de Walter Benjamin ont laissé un goût bien amer dans les tranchées, faisant de tout recours à la force armée une action sans gloire et sans raison. La guerre qui fait ainsi mémoire est devenue aux yeux de nos démocraties ce recours qu’il faut proscrire à tout prix. Les peuples de nos vieux pays occidentaux -meurtris encore de tant de morts- portent-ils encore en eux les cicatrices de ces conflits du XXè siècle, puisqu’ils vont jusqu’à faire renoncer Barack Obama à intervenir en Syrie, malgré l’utilisation de gaz sarin (le 21 août dernier, voir blog 1er septembre) ?

Alors que les historiens tel Stéphane Audouin-Rouzeau travaillent encore sur la question de la guerre totale, vecteur possible du totalitarisme, dont on peut se demander si la Grande Guerre a été la génitrice, une autre lecture propose de ne pas se plier à la mémoire « victimisante »  qui ne retient que le sacrifice pour la patrie. Pendant que  » l’ange de l’histoire » cher à Walter Benjamin tourne le dos aux ruines passées, certains relisent le passé à l’aune d’un pacifisme rêvé, fruit d’une culture (kultur) toute autre.

L’école de Peronne

En ayant un regard autre sur le conflit, les historiens comme Jay Winter augurent une nouvelle approche de la guerre (celle de ce qu’on nomme l’ « école de Péronne »), non seulement la Grande, mais toutes les guerres de ce XXè siècle dont le deuil en cours est celui de ce monde. A la lumière de ce passé et de ces années de violence totale, d’où peut-être le totalitarisme aurait puisé sa source, ce sont les incertitudes, les espoirs, les aspirations d’aujourd’hui qui constituent la trame de notre présent. Ce présent est pacifiste et donne caution au droit contre la force, alors qu’on analyse les conflits comme autant de croisades contre la barbarie. Ce mouvement dont Stéphane Audouin-Rouzeau est l’initiateur propose à la lumière du travail de George Mosse une lecture portée sur la « brutalisation » de l’homme que les sociétés en guerre auraient conduit au totalitarisme : le totalitarisme serait né de la guerre totale, de la guerre « mondiale ».

La dédicace du livre est pour Diane Segalen, la femme de Jean-Michel, dont ce dernier nous rappelle dés l’introduction l’aversion pour  la rêverie mélancolique et la procrastination. C’est grâce à elle que Jean-Michel s’est sérieusement mis à ses chères études d’histoire et à écrire son livre.

Diane Segalen

Diane Segalen et Didier LongJean-Michel Steg - Signature

Penser la guerre dans l’expérience des vaincus procède d’une autre identification, une identification non à des héros magnifiés mais à des êtres humains « victimisés » dans des conflits qui les dépassent. Cette démarche dans la fabrique de l’histoire est issue du messianisme de Walter Benjamin, tel que son ami Ghershom Sholem l’a remarqué. Est-ce cette impression d’exil permanent- ressentie par deux juifs allemands ayant dû quitter leur pays- qui a permis à ces deux-là de s’extérioriser pour penser autrement l’histoire ? Le fait est que les traces de ces guerres totales du XXè siècle ont laissé des blessures que certains ont transformées en cicatrices palpables, tels les écrits ou les oeuvres d’art.

Cicatrices

Loin des arcs de triomphe et des honneurs rendus en grande pompe, les victimes ont trouvé des voies diverses pour se faire entendre. Il le fallait bien car de même que le pacifisme n’intéresse personne, les victimes ne déclenchent pas la même fascination que  les héros … ou les bourreaux ! Est-ce parce que ces derniers s’expriment moins que les victimes ? Pourtant, la façon de témoigner qu’ont les victimes peut les transformer en vainqueurs. Et notre regard peut n’en plus faire des victimes mais des héros.

L’histoire par ceux qui l’ont faite

Ainsi, l’histoire de Shelomo Selinger. L’homme est sculpteur et vit à Paris depuis 1956. Il était à table un soir de shabbat chez Gérard Haddad avec sa femme, Ruth :

En 1945, les soldats Russes de l’Armée Rouge rentrent dans le camp de Theresienstadt. Sur une pile de cadavres, un médecin de l’Armée Rouge a l’impression de voir un bras bouger légèrement. Il sauvera la vie d’un garçon de 17 ans, Shelomo Selinger. Le jeune garçon aconnu  9 camps successifs : Faulbrück, Gröditz, Markstadt, Fünfteichen, Grossen-Rosen, Flossenbürg, Dresden, Leitmeritz, et enfin Theresienstadt.

Qui a sauvé Shelomo ?

Shelomo revient à la vie avec la volonté de ce médecin juif. Mais lorsque les Russes veulent mettre le camps libéré en quarantaine pour faire face à une épidémie de Typhus, Shelomo Selinger s’enfuit,. Hélas, il oublie le nom de son sauveur qu’il ne retrouvera jamais. Emigré en Israël, durant sept ans, il perd complètement la mémoire. Mais bientôt, par bribes, ses souvenirs refont surface… et le replongent à nouveau dans le monde de l’anéantissement. Il va alors commencer à les dessiner et les sculpter pour graver sur le papier ou la pierre ces souvenirs qui le hantent.
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Shelomo Sellinger et Gérard Haddad la semaine dernière avec la sculpture en bronze  » Le juste parmi les nations »  (photo MPS)

Shelomo est devenu sculpteur, il travaille le granit. Son fils Rami Selinger, lui, sculpte la chair : il est chirurgien. Ainsi est la vie, loin du noir des ténèbres et de l’oubli. La lumière des astres nous parvient bien longtemps après qu’ils se soient éteints, ainsi que l’écrit Gérard Haddad son ami…

5559443A l’entrée de Yad Vashem, à Jérusalem, la sculpture de Shelomo Selinger : » Le juste parmi les nations » (Hasid Ummot Ha-‘Olam, littéralement « généreux des nations du monde » une expression biblique tirée du Talmud), en granit rose de Bretagne.

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