Reconnaître l’Etat palestinien ?

L’Assemblée nationale se prononcera le vendredi 28 novembre prochain sur une résolution invitant le gouvernement à reconnaître l’Etat palestinien. L’ancien ministre Benoît Hamon est l’initiateur de cette proposition portée par les députés socialistes, sous la houlette d’Elisabeth Guigou (présidente de la Commission des Affaires étrangères à l’AN), proposition qui n’engagera pas le président de la République. Pour rappel, c’est dans la ligne de la position historique du Parti socialiste, exprimée dans le discours de Mitterrand à la Knesset en 1982 et qui demandait la coexistence de Deux Etats dans les frontières de 1967, avec Jérusalem pour capitale commune. Pour information, je renvoie à mon livre, Au pied du Mur, Paris Jérusalem Ramallah (éd. François Bourin, Paris 2010) publié au lendemain de l’élection de Barak Obama et augurant les changements de la politique américaine au Moyen Orient.

 

La tension est extrême ce mois de novembre 2014, après un été d’affrontements. Les contrôles sont renforcés dans tout le pays.

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L’esplanade du Mur à gauche. Au fond la coupole dorée du Dôme du Rocher. 

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Jérusalem. Mur des Lamentations.

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Jérusalem, vue depuis le Mont des Oliviers

Négociations de paix au point mort

Pour les socialistes, il s’agit d’un « acte politique fort » au moment où les partisans de la paix israéliens et palestiniens ne parviennent pas à se faire entendre. Les communistes ont annoncé vouloir déposer un texte tout aussi fort symboliquement au Sénat (le 11 décembre), alors que de nouveaux actes de violence ont eu cours ces derniers jours en Israël, depuis les frappes sur Gaza au mois de juillet, et que l’on craint de nouveaux attentats dans les jours qui viennent. Le moindre événement d’importance peut entraîner l’embrasement de la région.

Un meuble Ikéa gratis 

Il s’agit d’une initiative des députés socialistes pour relancer un processus dont l’issue est politique, selon les représentants des démocraties occidentales. Avec des conditions, telle celle rappelée dimanche à la radio par Robert Badinter, l’ancien ministre de la justice socialiste disant que s’ « il y a reconnaissance, il faut qu’elle soit réciproque ». Outre-Manche, la Chambre des Communes britannique a proposé au gouvernement de reconnaître la Palestine en tant qu’Etat : le gouvernement devrait reconnaître « l’Etat de Palestine au côté de l’Etat d »Israël au titre de contribution à l’établissement d’une solution négociée à deux Etats ». Avec cette annonce (certes modérée et qui n’engage pas le gouvernement britannique), les Britanniques n’ont pas été recalés au rang d’as du bricolage comme les Suédois, lesquels ont hérité du titre après avoir reconnu l’Etat palestinien par décret le 30 octobre dernier. Pour rappel, le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman avait aussitôt déclaré que le Moyen-Orient était « plus complexe que « l’assemblage d’un meuble ikea ». Son homologue suédoise, la ministre Margot Wallstrom, a ensuite réagi en déclarant qu’elle serait « heureuse d’envoyer à M. Lieberman un meuble Ikea à assembler ». « Il comprendra que cela nécessite un partenaire, de la coopération et un bon manuel « … Finalement, les grandes idées des démocraties occidentales en matière de paix sont toujours une affaire de mode d’emploi.

Tirs sur Israël, heurts à Jérusalem et en Cisjordanie : vers une déstabilisation du Proche-Orient ?

Des officiers de réserve ont été déployés aujourd’hui aux abords de Gaza après des salves de roquette contre Israël cette nuit. L’armée israélienne invoque la volonté de faire passer « un message de désescalade » au Hamas (qui contrôle Gaza). Sur les 20 projectiles qui ont été tirés cette nuit du territoire palestinien (ne causant pas de victimes), deux ont été interceptés par le système antimissile Iron Dome (Dôme de Fer). Les heurts d’hier à Jérusalem-Est dans le quartier de Chouafat ont redoublé d’intensité à la tombée de la nuit, à la rupture du jeûne puisque nous sommes dans le mois du ramadan. Bilan : 65 blessés selon le Croissant Rouge dont 18 par balles réelles.
Alors que le porte-parole de la police israélienne refusait hier de confirmer le lien entre la mort du jeune Mohammed Hussein Abou Khdeir (16 ans) et les trois jeunes israéliens (16 et 18 ans) assassinés, les responsables de la sécurité nationale israélienne se réunissaient hier soir pour discuter de la riposte à livrer contre le Hamas.
Des deux côtés, le risque d’escalade est à craindre dans un contexte particulièrement sensible. La publication de l’enregistrement complet des appels à l’aide des adolescents israéliens, où l’on entend les ravisseurs ouvrir le feu puis commenter leurs actes, et les débats dans la presse sur l’ampleur de la riposte entre les durs et les modérés font monter la pression dans toute la région. Alors que les extrémistes s’affrontent par déclarations interposées, l’engrenage de la violence menace d’autant plus que la situation devient incontrôlable.
Chaque camp réclame que l’autre punisse les crimes de l’autre, alors que les réactions internationales alertent sur le risque d’escalade. De paix, il n’est plus question, dans un contexte global de déstabilisation du Proche-Orient.

Le Pape et les homosexuels ; le conflit israélo-palestinien : l’été de tous les miracles?

« L’homosexuel, qui suis-je pour le juger ? »,  dixit le pape François

Depuis hier les rédactions s’affolent autour de la petite conférence de presse informelle dans l’avion qui ramenait le pape François du Brésil : le chef de l’Eglise a prôné l’ouverture envers les homosexuels. « Qui suis-je pour juger ? » a-t-il dit dans un contexte très particulier qui n’est pas une parole magistérielle. Idem pour les divorcés pour lesquels il a affirmé qu’ « était venu le temps de la miséricorde ».

La loi

Rappelons la Loi qu’édicte la Torah dans le Lévitique XX/13 : « Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable ; ils seront punis de mort : leur sang retombera sur eux. » C’est le texte le plus virulent concernant la condamnation sans appel de l’homosexualité dans la religion de la Révélation et repris par les autres religions monothéistes : christianisme et islam.

La doctrine

Au Vatican, l’homosexualité a toujours été condamnée mais il a établi une distinction subtile entre ce dogme et les individus qui en tant qu’homosexuels doivent être accueillis au sein de l’Eglise. les actes sont interdits mais les individus sont acceptés…  La nouveauté est la façon dont le pape l’exprime, qui est une manière claire de désavouer toute homophobie.

Les négociations de paix feront-elles un miracle ?

Dans le même temps, hier soir, les discussions ont été relancées entre Israéliens et Palestiniens à Washington, vingt ans après les accords d’Oslo. Les négociations étaient gelées depuis 3 ans, elles avaient capoté en septembre 2010 en raison de la poursuite de la colonisation israélienne à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Parmi les points litigieux, la question de l’Etat palestinien, le gel de la colonisation et le statut de Jérusalem…

Négociateurs

Martin Indyk, ancien ambassadeur en Israël a été nommé par John Kerry pour superviser les pourparlers. Ancien conseiller de Bill Clinton pendant les négociations de Camp David en 2000. Côté Palestiniens, Saëb Erakat qui est de toutes les négociations depuis 1991, et la ministre de la Justice, Tzipi Livni pour Israël.  Celle-ci aura du mal à marquer sa préférence dans un cabinet très marqué à droite depuis les législatives de janvier dernier (son parti n’a obtenu que 6 députés sur 120!).

Après l’admission à l’ONU de la Palestine (138 « pour » et 8 « contre), et l’initiative de l’UE  excluant les territoires occupés de sa coopération avec Israël, l’Etat Hébreu souhaite donner une nouvelle impulsion aux négociations pour renouer le dialogue avec la communauté internationale…

De la Guerre…Carl von Clausewitz et la violence mimétique

De la guerre… franco-allemande etc…

Le fameux stratège prussien a écrit ce livre pendant trente ans en peaufinant la fameuse « montée des extrêmes » qui caractérise les rapports guerriers. La loi de l’histoire est que le pire peut se produire avec une violence qu’on ne peut contenir. Il n’est point question de raison, écrit-il en substance, et les hommes sont dominés par leur affectivité. La thèse de René Girard dans son livre Achever Clausewitz est que la réflexion de Clausewitz évoque un conflit de type mimétique, qui trouve sa source dans la violence originelle (Girard s’inspire des textes freudiens, Totem et tabou). Il est intéressant de transposer cette thèse dans les contextes historiques qui mettent en scène des rapports de proximité et de rivalité ancestraux, comme Syriens et Libanais contre Israéliens, ou Allemands contre Français. Chacun veut la même chose : dominer l’autre. Si l’on revient très longtemps en arrière, la rivalité commence avec Clovis contre les Thuringiens et les Alamans. Avec les petits-fils de Charlemagne, Charles le Chauve et Louis le Germanique, une guerre fratricide va façonner l’histoire d’une Europe centrée sur les relations entre les deux Etats que sont aujourd’hui la France et l’Allemagne. Clausewitz estimait que « la France est la nation guerrière par excellence ». La victoire de Napoléon à Iéna en 1806 avait eu raison de la domination « allemande », mais elle aura eu pour conséquence le réarmement de la Prusse qui sera rayée de la carte en tant qu’ Etat indépendant après 1945.

Clausewtiz et les rapports humains 

Lorsqu’ils deviennent hostiles voire violents, les rapports humains défient les lois de la raison. Les moyens de destruction étaient démesurés pendant la 2è Guerre Mondiale, le film du Procès de Nuremberg met en scène cette déraison, ne serait-ce qu’avec les instruments de torture découverts dans les camps et intégrés dans le film réalisé par John Ford pour le procès (qui s’ajoutent à l’horreur des moyens de mettre en oeuvre la « solution finale » : les chambres à gaz et les fours crématoires). S’il est difficile de penser le pire, c’est parce que les actes défient les lois de la raison. Ce qui est intéressant chez René Girard, c’est l’ouverture d’une réflexion politique à la lumière de l’anthropologie et de la psychanalyse. Il a été mis sur la voie du désir triangulaire et mimétique et sur celle de la victime émissaire grâce à la littérature, mais aussi en lisant Freud, en particulier Totem et tabou (Totem und Tabu, 1913) et Malaise dans la civilisation.  Et l’on peut ainsi comprendre à la lumière de sa recherche comment la vie psychique et la violence se transmettent d’une génération à l’autre, comment se bâtit la puissance de haïr ou de dominer et pourquoi renoncer à la violence permet de sortir du cycle de la vengeance et de la guerre. Cette réflexion que je développe dans « Au pied du mur » que j’ai écrit en 2009 porte sur la question de la volonté de destruction traversée par les générations, destruction qui peut être limitée dans l’ « agir » selon la formule d’Hannah Arendt.

La marque du réel du temps

Cette loi de la violence s’est matérialisée dans sa récurrence par la « volonté de puissance » telle que Nietzsche la décrit dans Der Wille zur Macht. Il n’y a pas la volonté de connaitre, il n’y a pas l’amour de la connaissance : la connaissance est une manifestation de la volonté de puissance. C’est ce qu’il s’est passé avec les juifs depuis des siècles, volonté de puissance dont le point d’orgue (la musique chez Nietzsche si importante…) a été la Shoah. Raul Hilberg, dans La destruction des juifs d’Europe ( 1961) en fait le bilan même s’il a dit ne par pouvoir répondre au « warum/pourquoi » de » la solution finale » : dès la première croisade, les juifs de Worms ou Rastibonne, sont persécutés et éliminés puis ils sont enfermés ou chassés (XVè au XXè s) jusqu’à la Shoah. Est-ce l’esprit de domination -la « volonté de puissance » selon Nietzsche- qui a conduit à ce que cela se passe ainsi en Allemagne ?

Ecrit dans Mein Kampf

En prison, Hitler avait tout écrit dans Mein Kampf de cet antagonisme : « L’ennemi mortel de notre pays, la France, tombera dans l’isolement, il faut enfin qu’on se rende compte d’un fait. L’ennemi mortel, l’ennemi impitoyable du peuple allemand est et reste la France…  » et plus loin : « Tant que l’éternel conflit mettant aux prises l’Allemagne et la France consistera dans la défensive allemande contre l’offensive française, il n’interviendra jamais de décision… on n’a qu’à étudier les fluctuations du front linguistique allemand depuis le XIIè siècle et l’on pourra difficilement compter sur l’heureuse issue d’un processus qui nous a été jusqu’à présent funeste. »  Les nazis ont voulu faire croire qu’ils n’ont fait que se plier au sens de l’histoire, dans la continuité historique d’un antisémitisme qui existait depuis des siècles.Sans limite temporelle, la loi de la violence a continué de s’appliquer sans abrogation. Car pour l’abroger il eut fallu faire cesser la volonté de puissance et de destruction… alors que les Allemands ont adhéré à la volonté de destruction et de puissance des nazis, et que les Français avec toutes leurs valeurs (leur droitdel’hommisme ) n’ont pas réussi à résister à cette volonté de puissance comme le prouve la mise en place de Vichy. Rappelons que les Britanniques, eux, ne s’y sont pas pliés…

Corona et autres poésies de Paul Celan : 

Il est grand temps que l’on sache

Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir

Que le non-repos batte au cœur

Il est temps que le temps soit

Il est temps.

(trad Gil Pressnitzer)

Fugue de mort

Il crie enfoncez vos pelles plus profond dans la croûte de la terre vous autres chantez et jouez

Il se saisit du fer à sa ceinture il l’agite ; ses yeux sont bleus

Vous là enfoncez plus les bêches vous autres jouez encore jusqu’à la danse

 

Lait noir du petit matin nous te buvons à la nuit

Nous te buvons au midi et au matin nous te buvons au soir

Nous buvons et buvons

Un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete

tes cheveux de cendre Sulamit il joue avec les serpents

il crie jouez plus douce la mort

la mort est un maître venu d’Allemagne

il crie plus sombres les violons et alors vous monterez en fumée dans l’air

alors vous aurez une tombe dans les nuages où l’on gît non serré

Paul Celan

MPS

Au-delà d’un tropisme pro-palestinien hérité de la pensée unique

Samedi 24 mars, un colloque organisé à l’Assemblée Nationale à l’initiative d’Arnaud Montebourg du Parti socialiste a permis d’exprimer deux conceptions de la politique étrangère de la France.

D’un côté Régis Debray, qui publie un nouveau livre et de l’autre l’ancien Ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine. Le « trotskiste » Debray, puisqu’il s’est présenté ainsi, a savouré cette joute contre l’ancien chef du Quai d’Orsay, fustigeant la ligne suivie par la diplomatie française, laquelle est imprégnée de la philosophie des néoconservateurs américains. Ces néocons, a-t-il remarqué, ne tiennent pas compte de la revendication des peuples à disposer d’eux-mêmes, afin d’imposer leur vision démocratique. Le débat est resté idéologique – d’ailleurs l’ouvrage de Debray titre sur le « rêve »- omettant délibérément les enjeux pétroliers et autres matières premières qui sont les véritables leviers des champs d’action, outre ce qui pourrait mettre en péril Israël et les Etats-Unis.
Arnaud Montebourg
Arnaud Montebourg entouré de Regis Debray et Hubert Védrine
Petits règlements de compte entre amis
Il n’a été question que de la future stratégie du Quai d’Orsay, si les socialistes conquièrent le pouvoir dans un mois et demi. Tout le monde appréciera que Debray, le vieux briscard du marxisme, un brin mélancolique, pourfende encore le droitdel’hommisme qui a toujours justifié le devoir d’ingérence dont la France s’est faite la première porte-parole depuis les Lumières, devoir personnifié par Védrine.
Les idées mettent toujours plus de temps à mourir que les hommes. Celles de Régis Debray sont héritées d’un trotskisme qui ne compte plus d’adepte dans le monde hormis en France. J’ai donc adoré entendre le beautiful loser du marxisme ressasser sa détestation de la technocratie. Après lui, qui le fera ? Il fait partie des derniers vestiges du XXème siècle, le siècle des idéologies, avant le XXIè, siècle des technologies.

Politique étrangère : un nouveau souffle ?
Hubert Védrine a renvoyé la balle en affichant –crime de lèse-majesté contre la Pensée unique- son adhésion à la pensée de Samuel Huntington. Ce qui a permis d’en finir lors du débat avec l’islamo-gauchisme qui pollue toute pensée stratégique à l’égard du Moyen-Orient. Mon cher Régis, a-t-il dit en substance, mea culpa si cela te choque, mais j’estime aujourd’hui que le « clash des civilisations » est une hypothèse qu’il faut considérer. Il a rappelé avoir opposé cette réalité à Chirac il y a quelques années, lequel lui avait toujours répondu qu’il n’en était rien. Il y a une propension française à nier l’évidence. Toutefois, il est appréciable qu’un débat d’idées ait lieu, qui permettra d’impulser une réflexion.

Pensée Gaullo-mitterrandienne
Avec la finesse qui le caractérise, Hubert Védrine a rappelé que la diplomatie française n’a connu aucune véritable rupture depuis l’avènement de la 5è République. Une diplomatie Gaullo-mitterrandienne, qui condamne les néocons américains, mais qui prône l’alignement sur les Etats-Unis. Toutefois, en dehors de cette ligne générale, il n’est pas de véritable consensus qui se dégage.

Le conflit israélo-palestinien comme incarnation de la difficulté de la France à avoir une véritable politique étrangère
Védrine n’a pas incriminé le tropisme pro palestinien du Quai d’Orsay dénoncé par certains. Ni le soutien de la France à Israël dont Netanyahou incarne la radicalisation. Il a insisté sur  la difficulté de la France à participer au règlement du conflit israélo-palestinien alors que des voix discordantes s’élèvent en France à ce propos.
Mais il a habilement rappelé la difficulté qu’il y aurait à tracer les frontières d’un Etat palestinien s’il devait advenir. Les accords d’Oslo ont été régulièrement violés par les Israéliens, chacun sait cela, a-t-il dit, ajoutant qu’en cas de création d’un Etat palestinien les colonies ( settlements )  pourraient être ensuite reprises par les Palestiniens… Un terrain miné sur lequel il ne s’est pas aventuré davantage.

La France en déclin a-t-elle une marge de manœuvre ?
Védrine a raison lorsqu’il dit qu’on fait une politique intérieure à usage extérieur. Mais avec quels moyens peut-on mener une véritable politique étrangère ? Si l’on omet les raisons économiques, il faut rappeler ce que j’écrivais dans « Au pied du mur » publié en 2010 chez Bourin Editeur, à savoir que nos réseaux sont eux-mêmes en perte de vitesse. Sur quoi pourra alors s’appuyer une stratégie qui n’est pas même encore établie ?
En outre, effectivement, aucune idée nouvelle n’émaille cette velléité affichée par Védrine, de trouver des leviers pour rendre à la France un rôle de leader sur la scène internationale, hormis un hold up de l’OTAN. Mais est-ce bien raisonnable ?

A l’heure du zapping et de l’émotion, peut-il y avoir une politique étrangère à long terme ? La France doit-elle justement bâtir une ligne d’action sur la durée, inspirée de Romain Rolland ? Avec quels moyens ?
Après la tuerie lundi 19 mars, jour des Accords d’Evian, perpétrée par Mohammed Merah à Toulouse, qui marque un véritable tournant en France, personne ne pourra nier ce que j’ai écrit dans mon livre « Au pied du mur », à savoir que le conflit israélo-palestinien est aussi le nôtre.

A partir de cette évidence, verra-t-on une nouvelle politique étrangère de la France  émerger ?

Le drame de Toulouse : l’école Ozar Hatorah le 19 mars 2012
Cette politique devra gérer une prise de conscience révélée par la tragédie de Toulouse devant l’école Azor Hatorah, à savoir l’antisémitisme en France qui s’est violemment exprimé lundi.
Une semaine après le drame, le deuil de cette tragédie est bien celui de la République et non seulement celui de la communauté juive. Une République qui a le devoir de protéger les citoyens du terrorisme à l’intérieur de son territoire.

MPS

PS : pendant les exposés il n’a pas été question de l’intervention de la France en Libye et en Côte d’Ivoire, et du rééquilibrage des forces en présence dans ces régions du monde.

Pèlerinage en Terre sainte avec les frenchies (suite), 15/23 mai 2010

Au cours de ce voyage avec une vingtaine de chefs d’entreprise, avocat, médecin, journaliste, haut fonctionnaire, tous en quête de compréhension du conflit israélo-palestinien autant que de moments spirituels en Terre sainte, nous avons rencontré des personnes qui nous ont aidés à décrypter l’actualité.

Le brasier palestinien 
Conférence de Charles Enderlin, correspondant de la chaine de télévision française France 2 à Jérusalem depuis 1981. Chef de bureau depuis 1991. Il préside l’Association des correspondants de la presse étrangère à Jérusalem.
Charles Enderlin a eu la gentillesse de se rendre disponible pour une conférence le 17 mai au Meridian hôtel à 18 heures. Il partait le lendemain matin à 6 heures, pour accompagner son épouse la journaliste Danièle Kriegel, qui vient de publier Ils sont fous, ces Hébreux (Editions du Moment), à Paris.
Dernier livre paru : Le Grand Aveuglement, Israël et l’irrésistible ascension de l’Islam radical (Albin Michel, 2009)

Gaza…
Le principal phénomène récent en Israël est la montée du religieux et de la droite. Le régime totalitaire du Hamas est en perte de vitesse à Gaza. Mais, a regretté Charles Enderlin, impossible pour lui en tant qu’Israélien, de se rendre à Gaza… Dommage.
Depuis l’an dernier, on ressent un relâchement très net des contrôles. Charles a pu récemment faire Naplouse-Jérusalem sans aucun contrôle sur la route, c’est la première fois en deux ans ! Concernant Gaza, les Israéliens continuent d’être aussi inflexibles. Ils auraient dû ouvrir les frontières, laisser ses Palestiniens travailler en Israël. Au lieu de conserver une situation figée et fermée, où le Hamas règne puisqu’il n’y a aucune ouverture.

Salam Fayyad
Le Palestinien est très aidé par les aides internationales. Aujourd’hui, l’Autorité palestinienne est dirigée par un économiste qui a fait ses études aux Etats-Unis, Salam Fayyad. L’homme n’est pas charismatique, mais il mène de plus en plus une politique « de terrain ». Il soutient de nombreux petits projets, débloquant l’aide internationale pour certains dossiers. Sa réputation est celle d’un homme intègre et de dialogue. Il « monte » politiquement, il peut incarner un avenir, et pourquoi pas être la pierre angulaire d’une nouvelle donne politique laïque et modérée.
Charles rappelle la position du Quai d’Orsay, qui préconise un Etat palestinien indépendant…

Sécurité
Tout va bien pour BB Netanyahou au niveau intérieur : il est crédité en ce mois de mai de 65% d’intention de vote. L’économie marche bien, le shekel est une monnaie forte. Il n’y a plus d’attentats… Ceci, souligne Charles, parce que le Hamas en a décidé ainsi. Le Mur n’y est pour rien selon lui (sources des renseignements) : le Hamas est capable de monter un attentat très rapidement, avec ses réseaux dormants, mais  tel n’est plus son objectif pour l’heure. Le Mur n’a rien changé : 20 000 à 30 000 Palestiniens passent chaque jour en Israël de façon illégale, car les ouvriers palestiniens constituent une main d’œuvre nécessaire et bon marché pour les entrepreneurs israéliens.

Incertitude
Le changement viendra de la nouvelles génération de Palestiniens qui va émerger : ils ont tout connu : la violence, l’humiliation, la mort, les frères en prison, la mère incapable de nourrir les plus jeunes… Il y a 55% des Palestiniens qui ont moins de 15 ans. Si on ne trouve pas de solution politique le brasier va exploser dans quelques années.
Mais quelle solution ? Concrètement, un Etat binational serait-il viable pour les Israéliens… qui deviendraient vite minoritaires démographiquement.

 Pendant l’entretien, Charles a reçu un appel téléphonique de sa fille de 17 ans qui venait de passer l’épreuve d’anglais pour le bac…

Après son départ, nous avons fait le point sur son intervention. Tous ont apprécié la modération de l’homme et son recul face à la situation. Les valeurs qui sont les siennes, pacifisme et laïcité, n’entament en rien la lucidité de l’homme. Tous ont déclaré en substance avoir davantage d’outils après sa conférence pour appréhender la situation géopolitique…

Mort d’une princesse

LoumiaDes commandos islamistes ont tué Loumia et son mari Mourad Amarsy à Bombay.Mourad auquel l’Etat français a rendu hommage pour services rendus à la France.  Ils se sont trompés de cible. Loumia n’était ni une occidentale repue, ni une militante du capitalisme effréné. Non, elle était simplement une femme libre, une chef d’entreprise valeureuse qui à l’âge de 20 ans avait créé son entreprise, Princesse tam-tam. Comme toutes les femmes libres de la planète, elle avait choisi sa vie ; elle aimait le monde des affaires et c’est ainsi qu’elle avait développé cette société de lingerie dont le concept allait à contrecourant de ses concurrents : une lingerie pour se plaire à soi, avant de plaire aux autres. De bon goût, pratique et pour toutes les actives qui tiennent la barre de ce bateau qu’est la vie, cette lingerie avait l’élégance de sa créatrice et incarnait son esprit.

Mais Loumia avait aussi choisi ceux qu’elle aime : Mourad qui est mort à ses cotés, sa famille et ses amis. Dès que la barque s’est stabilisée, elle a fait ses enfants avec l’homme de sa vie, Mourad. Cette alchimie réussie de l’harmonie entre vie professionnelle et vie privée atteste qu’elle était une femme de cœur. L’entreprise, créée avec sa sœur Shama, Mourad capitaine du bateau aux commandes des finances, a soudé la famille et donné des ailes à tous. Ses collaborateurs et collaboratrices, car c’étaient surtout des femmes qui travaillaient avec elle l’aimaient pour ce qu’elle avait d’authentique et de direct. Elles l’ont épaulée dans cette aventure d’amazones. En témoigne la peine que toutes disent éprouver aujourd’hui comme Marion Bablot, sa directrice marketing.

Ils se sont trompés de cible, les terroristes. Ils ont tué un couple d’entrepreneurs français, originaires d’Inde et de Madagascar, ouverts d’esprit et qui avaient décidé de retourner aux sources en s’installant à Bombay avec toute leur famille. Après leur réussite avec Princesse tam-tam, ils avaient largué les amarres avec les trois enfants pour ne pas s’enliser dans la routine et les beaux quartiers de Paris. Ils voulaient que leurs trois enfants découvrent le monde et comprennent que la vie ne se réduit pas à l’ « Occident way of life ». Ils voulaient aussi que les enfants renouent avec leurs racines et ne les renient pas. Ils avaient envie de construire un pont entre ces deux mondes dont ils incarnent la synthèse, celui des pays émergents et celui de notre monde occidental qui va de plus en plus s’ouvrir. Une synthèse puisqu’ils sont musulmans, puisque Loumia était une femme libre et Mourad un homme debout. C’est pour cela que les terroristes se sont trompés. Ils ont cru tuer des Occidentaux incarnant un capitalisme arrogant. Ils ont sacrifié des êtres humains généreux, aventuriers dans l’âme et conscients de la fragilité de l’existence et du besoin de ne jamais s’éloigner de cette vérité.