La Corse que Hoffmann aurait pu raconter dans ses Contes fantastiques

Si l’on écrit quelqu’histoire surnaturelle, autant y mêler des éléments de réalité matérielle qui la rendront d’autant plus vraisemblable. C’est ainsi qu’Hoffmann imprégnait ses Contes… Mérimée s’était inspiré de la méthode en écrivant Mateo Falcone. L’histoire s’y déroule au-dessus de Porto Vecchio, en montant vers Focialta, dans « des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles… »

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Vue de Porto Vecchio depuis le maquis, photographiée en août 2014 de la forêt de l’Hospedale.

Prosper Mérimée avait écrit la nouvelle en 1828, avant de se rendre pour la première fois en Corse quelques années plus tard, en 1839. Elle fut publiée en mai 1829 dans la Revue de Paris. L’homme éclairé qu’il était, sut ajuster ensuite quelques détails pour éviter tout rapprochement avec des situations locales.

Mérimée qui fut bachelier en droit puis licencié dans cette discipline en 1823 à l’âge de 21 ans écrivit ensuite Colomba après son voyage dans l’île en 1839. L’histoire de cette vendetta contée par Mérimée attisa les haines qui couvaient sous la cendre dans le sud de l’île depuis que l’homme qui avait inspiré le héros Orso avait tué ses deux ennemis en 1833. C’est ainsi qu’il fut à son tour assassiné sur la route menant à Sartène en 1849, figurant qu’en Corse le sang ne sèche jamais.

Mais au-delà des monts de cette île de montagnes dans la Méditerranée, on pourra aussi trouver universel ce goût de la vengeance, et qu’illustre cette citation en tête du chapitre premier de Colomba : « Pour faire ta vendetta, sois-en sûr, il suffira d’elle » –Vocero du niolo.

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Plage de San Ciprianu

31 juillet 2014

Golfe de Porto Vecchio

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14-18, la brutalisation des masses écrite par Jean-Michel Steg et Pierre Lemaitre

Cocktail littéraire ce mardi 18 février à Val d’Isère à l’hôtel Les barmes de l’ours avec les auteurs Pierre Lemaitre et Jean-Michel Steg…

Les rencontres littéraires du mois de février à Val d’Isère doivent leur existence à un homme inattendu, Jean-Paul Shafran. Sa passion pour la littérature l’a conduit à créer l’association « Vivre livre » qui reçoit les écrivains chaque année dans la station de ski. Il a lu tous les livres et comme la chair est triste, hélas, il aime fuir là-bas fuir dans les livres qu’il lit fébrilement. Et qu’il sait raconter avec sa verve et son caractère à l’emporte-pièce. Un appétit de livres incommensurable. Un faux air de Jean-Louis Trintignant et un regard désabusé derrière les lunettes-loupes …

Le plus incroyable des libraires de France

L’homme a planté sa librairie au pied des remontées mécaniques et des loueurs de skis, tels les marchands du temple autour du lieu sacré. L’horaire est respecté au centième de seconde près : à 12h30 précises, il ferme la porte à clé au nez et à la barbe de ceux qui croient que le client est roi. Point ici, chez Jean-Paul Shafran, l’heure c’est l’heure. Certains ahuris, trompés sans doute par le portant de cartes postales sur le pas de porte, entrent naïvement comme s’il s’agissait d’une boutique ordinaire, chaussures de ski aux pieds et bonnets de neige sur la tête. « Alors, là, vous ! Secouez-vous un peu avant d’entrer ! (sic) ». A un autre : « Vous ne pouvez pas faire un peu attention, tapez vos pieds dehors s’il-vous-plaît, vous avez plein de neige, ressortez donc… ».

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Ce mardi soir, il est à son affaire dans la salle de réception de l’hôtel le plus chic de la station : Pierre Lemaitre est là, devant lequel une longue file d’attente se tricote régulièrement, et le prix Goncourt 2013 d’expliquer à ceux qui attendent là leur dédicace qu’il est venu ici « pour Jean-Paul ». Jean-Paul Shafran a voulu réunir les deux auteurs qui détonnent dans la commémoration en grandes pompes de la Grande Guerre. Loin de la célébration des héros et des vainqueurs, ces deux-là ont écrit une part d’histoire sur la brutalisation des masses, telle que George Mosse a su en rendre compte en temps réel des Etats Unis où il s’était exilé avec la montée du nazisme dans les années Trente.

photo2Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013

avec… Anne et Grégory Sallinger

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Mon amie Fédia Bentchicou Carrance est arrivée de Genève pour nous rejoindre aux Barmes de l’Ours…

Conférence et décryptage sur la Grande Guerre

Le lendemain matin, 9h, même lieu. Jean-Paul Shafran a lu le roman de Pierre Lemaitre “Au revoir là-haut”, Prix Goncourt 2013, qu’il décrypte avec brio devant un auditoire quasi en bonnet de ski. Shafran lance la conférence de nos deux auteurs, Jean-Michel Steg et Pierre Lemaitre.

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Ces deux-là forment un tandem improbable. Ils se sont rencontrés au Salon du livre d’histoire de Versailles et sont devenus compagnons de guerre, non encore anciens combattants !

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Jean-Michel Steg, Pierre Lemaitre, Jean-Paul Shafran (dans le miroir)

Le Goncourt 2013 déclare d’emblée qu’ il a « commencé sa carrière comme fondateur d’un organisme de formation pour les professionnels… », il s’est mis à écrire passé 50 ans… Son exposé commence de manière lunaire : « Je ne suis pas un fondu de la guerre 14 comme le croient souvent mes lecteurs, j’ai écrit 5 policiers avant et deux autres romans ! Le problème, c’est qu’après ce livre je passe pour un ancien combattant… je veux éviter cela ». Les lecteurs, dit-il, lui reprochent dans son livre des détails historiques du genre « Un lecteur m’a écrit. Vous parlez page 42 de  ‘grenade offensive’. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une grenade défensive ? » Et notre Goncourt national de conclure : « Je n’écris pas pour les armuriers ! ».

« Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’exactitude historique mais la vérité, pas de révisionnisme pour autant »… « La force de la littérature, c’est que c’est une manière de décrypter le réel en passant uniquement du côté des émotions, ce qui m’intéresse c’est la vérité des personnages »… « On ne mesure pas les dimensions du paysage pour savoir si un tableau est beau ! ». Lemaitre revendique la liberté de l’artiste, il est nerveux, passionné, attachant. Anxieux comme un enfant qui pourrait louper sa seconde étoile et qui s’exalte devant cette cinquantaine de personnes prêtes à compatir immédiatement aux malheurs d’Albert et Edouard, ses héros.  Il avoue qu’il a récrit 22 fois le premier chapitre tant il avait peur que le lecteur ne le suive pas ! Il revendique un « roman picaresque ». Ce  genre où des chevaliers se sont trompés de guerre et d’époque. Le Quichotte est chevalier à l’heure où ces derniers ont disparu ! Lemaitre cite quelques chiffres un peu vagues sur la guerre de 1914-1918 et lance à la cantonnée : « Je parle sous le contrôle du ‘banquier’ ».

Le ‘banquier’, c’est Jean-Michel Steg, son compère de combat, encore plus extrême que Lemaitre, et tout aussi décalé, qui a écrit « Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France » publié chez Fayard, et qui frôle le best seller là où la crise de la librairie bat son plein.

Steg commence par faire ses excuses : « Je suis historien amateur … mon maître est Stéphane Audoin-Rouzeau » ;  le ‘banquier’  est, lui aussi, assez loin du sérail des lettres parisiennes. On finit par comprendre que le fils du grand médecin Adi Steg est hanté par une blessure secrète, un cauchemar, cette journée du 22 aout 1914, seulement trois semaines après l’entrée en guerre où, tout près du village de Rossignol en Belgique sont tombés au champ d’honneur 27 000 soldats français. 27 000 morts en un jour ! Et la coloniale en avant ! autant que pendant huit ans de guerre d’Algérie! La moitié des soldats américains tués en 6 ans de guerre du Vietnam ! Steg  égrène calmement et de manière posée ces faits et chiffres de l’horreur avec une précision qui glace les sangs. Chaque détail construit une ambiance qui se déroule comme un cauchemar.

Il raconte la furia francese, cette guerre rapide, brutale et démesurée pour être victorieuse, qui de Gergovie à Austerlitz en passant par Marignan et Valmy a été « le modèle de la guerre occidentale » dit-il. Ce même concept a fait gagner l’Allemagne pendant 150 ans, avant de se heurter au meurtre de masse des armes modernes capables de tirer non plus 2 salves par minute comme à Waterloo mais 30 salves en 1914 et 200 à 300 par minute pour les mitrailleuses. « A partir de 1914 le fantassin ne peut plus tenir debout sous le feu, il s’enterre dans des tranchées », la raison industrielle a conduit aux massacres et aux atrocités que l’on sait. « Bienvenue dans le vingtième siècle ».

Jean-Michel Steg, le comptable de l’histoire, connait la période sur le bout des doigts, vingt ans qu’il consacre toutes ses soirées à ses amis de l’EHESS, et qu’il passe ses nuits dans les tranchées ! au grand bonheur de sa femme sans doute…

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Son récit a tellement troublé des milliers de lecteurs qu’on vient le voir. L’un avec la photo de son grand-père ; un autre, banquier sexagénaire de ses amis, lui dit qu’après avoir lu son livre, il s’est aperçu que son grand-père était mort… à la bataille de Rossignol. L’histoire que raconte Steg n’a rien à voir avec les livres d’histoires anonymes qui égrènent rationnellement des dates et des chiffres : c’est un condensé d’émotions, comme un souvenir qui vous happe aux tréfonds de vous-même. Un tsunami de la mémoire.

Quand Lemaitre parle de ces millions de soldats enterrés en vrac dans leur vareuse sur plusieurs mètres d’épaisseur, avec parfois une bouteille contenant leur numéro de matricule. 750 000 à un million de personnes quand même…  dont la France sera bien incapable de rendre les corps aux familles à la fin de la guerre (d’où les monuments aux morts des villages)

photo1Val d’Isère, Monument aux morts de la guerre de 14-18

Steg poursuit :

« Pierre Fenet avait un fils chéri qui est mort le jour de la bataille de Rossignol. Il l’a appris par la Poste. Ce père a attendu 1919 pour aller chercher le corps de son fils. Comme il ne l’a pas trouvé -les gens du village avaient enterré leurs 6000 morts et son fils au milieu d’eux-  Fenet a décidé d’élever le monument aux morts qu’on peut encore voir aujourd’hui sur la nécropole de Rossignol à sa mémoire inauguré le 22 août 1926.

Un an plus tard, le 22 août 1927, Pierre Fenet est revenu à Rossignol pour son fils. Et il s’est tiré une balle dans la tête. Quand on visite le cimetière on ressent cela. Ce n’est pas du roman »

Le ‘Goncourt qui n’écrit pas pour les armuriers’ reprend : « j’ai bâti mon livre sur le modèle de l’Aurélien d’Aragon. Je voulais montrer la difficulté de deux soldats qui ne retrouvent pas leur place dans la société dans laquelle ils rentrent. »… « Après 50 mois de guerre il va falloir deux ou trois ans pour que mentalement le pays sorte de la guerre ».

Steg le coupe, en un cri du cœur, qui délivre le métarécit surplombant toute la bataille de Rossignol et la brutalité qui traverse tout le XXème siècle : « La sortie de la guerre de 14 ne s’est pas faite en 1918, ni en 1945 où a débuté la guerre froide, ni en 1991… Sans doute les européens arriveront-ils à surmonter cette épreuve qui perdure, mais on n’est pas sorti de 1914 au jour d’aujourd’hui ».

Enfoncés dans les canapés, les lecteurs avaient commencé par écouter un condensé de stratégie militaire et de redécouvertes historiques avant de se trouver chez le psychanalyste. Car Steg ne parle pas que d’un combat passé. L’homme décrit cette douleur psychique intime qui hante l’Occident. Chaque village, chaque pays compte ses monuments aux morts dédiés à ses enfants, de jeunes gens aux joues encore glabres dont les dépouilles ont été parfois martyrisées. Les jambes des corps parfois brisées pour entrer  dans les cercueils trop petits, eux qui étaient morts pour leur patrie, et à qui l’on avait promis une guerre courte et victorieuse.

« Il est impossible de comprendre les années 30 sans le trauma de 14-18 », et la journée du 22 août 1914 en fut le symbole. On aurait pu imaginer que devant des faits d’une telle ampleur à Rossignol, les autorités françaises aient enfin pris la mesure d’un travail de mémoire essentiel et symbolique, de cette anamnèse des disparus que nous propose Jean-Michel Steg au nom de tous les nôtres.

L’armée française muette le 22 août 2014 ?

Là, à l’étonnement s’ajoute la consternation. Rossignol ? circulez car il n’en reste rien ! Pas même  la moindre petite célébration du coté français de ce 22 aout 2014 à la mémoire de ces types qui sont morts pour la France. A cette date, les fonctionnaires préposés aux commémorations au  nom de la grande Muette seront en vacances. Steg me signale avec son sourcil droit relevé et sa voix douce qu’il a décidé d’y aller, de célébrer  cela tout seul avec son modeste  drapeau le 22 aout 2014, à Rossignol. Avis à ceux qui veulent venir… le geste de célébration des défunts est le premier signe d’apparition de l’homme pour les anthropologues. Une humanité qui ne célèbre pas ses morts a quitté l’humanité. Grâce à ceux qui célèbrent  la mémoire des morts de France, tous les morts et d’abord ceux de la Coloniale. Tel mon arrière-grand-père, officier de la Légion étrangère à Sidi Bel Abbès…mort à la bataille de Seddul Bar en 1915.

Applaudissements. La conférence des deux modestes  est finie.

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Shafran repart avec ses bouquins dans des sacs en plastique à bout de bras, à petit pas pour ne pas tomber en marchant sur le sol de glace, sorte de missionnaire obscure de la culture dans ce grand désert blanc où se précipite une foule riche qui ne lit plus que des texto et des tweets.

Soudain un doute me traverse l’esprit. Combien de temps va-t-il tenir ? Et si son tout petit commerce au milieu des restaurants d’hiver et des loueurs de ski disparaissait ? Comment Lemaitre et Steg pourraient-ils alors nous raconter cette guerre de 14 qui n’en finit pas de finir dans la mémoire et les psychismes d’un Occident encore meurtri trois générations plus tard ?… cette ‘brutalisation’ développée par G. Mosse, qui a marqué tout le vingtième siècle, avec l’émergence de la violence de masse, l’industrialisation de la guerre, son caractère « total» dont nous n’avons pas encore réchappé.

Le Goncourt 2013 quitte l’hôtel avec son éternelle moue renfrognée imprimée sur le visage, l’historien lui emboîte le pas avec la nonchalance des desperados, puis le libraire cahote dans la neige, des  sacs blancs remplis de livres aux bouts des bras. Ce pourrait être un film de Blier.

On entendrait presque ce que le cowboy dit du Dude à la fin du Big Lebowski  des frères Coen : « Moi ça me rassure qu’il reste des types comme ça ».

Jean-Paul Shafran

Jean-Paul Shafran

Le Mont Blanc vu de Tovières, Val d’Isère …

Mt Blanc

… en attendant le  » rendez-vous là-haut « .*

MPS

 

* en référence à ‘Au revoir là-haut’, Pierre Lemaître; Prix Goncourt 2013

Döblin : le judaïsme, figure concrète de la vie communautaire

D’Alfred Döblin, on ne connait en France que Berlin Alexanderplatz. J’ai découvert l’an dernier, lors d’un passage à Strasbourg, Wallenstein, livre monumental sur la démesure, qu’il a écrit en 1916, au coeur de la Grande Guerre où il fut médecin militaire en Alsace. J’en avais feuilleté quelques pages, des mains d’une historienne du droit qui le lisait là, près de moi. Moi, je ne connaissais de Döblin qu’une chronique trouvée autrefois dans une publication universitaire portant sur Reisen In Polen. Alfred Döblin raconte dans Reisen in Polen son voyage à Varsovie entre septembre et novembre 1924. Le chapitre « Judenstadt von Warschau » rapporte la vie juive dans la capitale polonaise telle qu’il la voit dans sa ‘forma vitae’, dans une forme de vie communautaire. Le témoignage de l’écrivain-médecin est d’autant plus précieux que 20 ans plus tard, les habitants juifs dont il décrit la vie auront disparu, exterminés par les nazis.

Photos de la vie dans le Ghetto de Varsovie en 1941 :

ghetto Varsovie

Ghetto Varsovie 1941

En 1924, dans Reisen in Polen, Döblin dépeint un judaïsme présenté comme une culture séculaire et indépendante, mué en tradition, à savoir une religion dont l’exercice n’est pas d’ordre privé mais qui imprègne l’ensemble du mode de vie. Un ordre de vie qui organise la vie communautaire, comme le fait la règle monastique.

Les descriptions de la ville juive de Varsovie  sont d’autant plus précises qu’Alfred Döblin observe avec acuité une vie communautaire qu’il n’a jamais expérimentée. Il vient d’une famille bourgeoise juive plutôt ‘libérale’, famille qui s’installera à Berlin lorsque son père quittera le foyer pour partir en Amérique avec une jeune femme. Il se marie en 1912, a quatre enfants, exerce comme médecin neurologue mais très vite écrit dans plusieurs revues, offrant un regard  passionné et lucide sur la République de Weimar, qu’il quittera en 1933, au lendemain de l’incendie du Reichstag. Après une période passée en France, il réussira à embarquer pour les Etats Unis le 30 juillet 1940. C’est là-bas qu’il se convertira au catholicisme l’année suivante, provoquant de nombreuses réactions de déception dans la communauté…

L’inachevée Die Unvollendete

On ne sut jamais vraiment pourquoi Franz Schubert ne put achever la symphonie n° 8, l’Inachevée. Le premier mouvement, sublime, infiniment sublime, est magnifiquement dirigé par Von Herbeck.

L’incommensurable sensibilité de Schubert, comme sa vigueur, est rarement interprétée avec justesse. Pour jouer Schubert, Stephen Bishop Kovacevich (qui eut une fille avec Martha Argerich, Stéphanie, auteur du film Bloody daughter)) est absolument juste. Aucun pianiste n’est aussi vivant, aussi charmant. Voir :

Franz Schubert : impromptu Op 90/3

Israël et la Shoah, le maudit et le sacré

C’est en recevant l’information sur mon livre (coécrit avec le Pr Benyamina) sur les addictions, livre dont le travail de Freud avec Malaise dans la civilisation est le point de départ de notre réflexion, que Schibboleth m’a proposé de me joindre à ce voyage en Israël pour une conférence sur   « La présence de la Shoah et d’Israël dans la pensée contemporaine ».

A propos d’un paradoxe

Le nom de Shoah devenu aussi sacré que celui d’Israël est maudit. C’est de ce constat qu’a jailli l’idée d’un colloque à l’Université de Tel Aviv organisé cette semaine. Dans l’envolée lyrique d’une plume reconnaissable pour avoir dirigé la revue Le meilleur des Mondes, il est une phrase qui résume l’esprit de ce rendez-vous unique en son genre parce que loin des sentiers battus :    » Autrement dit, comment la fétichisation éplorée d’Auschwitz s’entend-elle si bien avec la substitution Nazi/Juif, Juif/Palestinien*1 – jusqu’à cette inquiétante étrangeté du nouveau slogan intello-médiatique : ‘la nouvelle forme d’antisémitisme, c’est l’islamophobie’ ? Quel retour du refoulé cela révèle-t-il ? »

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L’organisateur, Pr Michel Gad Wolkowicz, Pdt de Schibboleth-actualité de Freud

Remarquable éditorialisation qui lance avec rigueur la question de ce paradoxe qui étreint la pensée occidentale contemporaine, et celle qui domine en particulier en France, où certains font remarquer la dominante d’un tropisme pro palestinien*2. Devant un tel paradoxe, les membres de Schibboleth proposent d’explorer une clinique du contemporain, avec des témoignages et des analyses issus de sources, de filiations de pensée et de champs épistémiques divers.

On trouve Pascal Brückner, Georges-Elia Sarfati, David Mendelson, Eric Marty, Michaël Bar Zvi… parmi les participants, lesquels se sont rendus au Centre culturel Français à Tel Aviv à l’invitation d’Olivier Rubinstein, désormais conseiller diplomatique après avoir été éditeur chez Denoël.

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Marie Pierre Samitier… Sur les toits de l’Institut Culturel Français à Tel Aviv, réception des intervenants au colloque…

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                                   Didier Long et Olivier Rubinstein

Olivier Rubinstein et Misha Wolkowicz

Pr M. Wolkowicz et Olivier Rubinstein

Photos MPS

Retrouvailles…Olivier avait publié le livre de Didier « Défense à Dieu d’entrer » lorsqu’il était chez Denoël ; ce livre a obtenu en 2005 le Prix des Maisons de la presse et le Prix de la ville de Saumur. Ce titre est extrait d’une poésie de Victor Hugo, « Abel et Caen », que j’ai apprise enfant et qui me tient particulièrement à coeur. La mort du frère est le premier meurtre dans la Bible.

Parmi les interventions, celles de Michaël Bar Zvi et de Pascal Brückner feront l’objet d’un commentaire dans les prochains jours…

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La faculté de droit, Université de Tel Aviv, où a eu lieu le colloque

Photos MPSamitier

Paul Zadawzki

Paul Zawadzki, Maître de Conférences à Paris 1, docteur en sciences politiques, et le Dr Jean-Jacques Moscovitz, psychiatre psychanalyste et membre d’Espace analytique

L’universitaire Paul Zawadzki a proposé d’appréhender la Shoah dans la perspective d’une intersubjectivité mémorielle. De façon plus frontale, Simon Epstein a déploré notre lecture du passé : selon lui, les juifs d’aujourd’hui ont oublié leurs combats avant et pendant la Shoah pour adopter une position victimaire résumée par « ils n’ont rien fait pour se défendre ».

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Mischa Wolkowicz et Simon Epstein, 

photos MPSamitier

Chacun posait la question de l’évolution d’un processus d’instrumentalisation de la Shoah qui mènerait à la délégitimation de l’Etat d’Israël. Mais cette dernière évocation fait partie d’un questionnement inhérent au problème de l’appartenance de la terre d’Israël, Eretz, qui est un point essentie, les juifs ayant été pendant des siècles « sans terre ».Cette notion, « Niemandsland » en allemand, introduite en droit dans les années trente par  Schmitt porte l’exclusion de l’ « Autre  » de la communauté en tant que menace qui pèse en tant qu’ennemi sur cette dernière, puisque étant « sans terre ». La tentative de Schmitt de fonder en droit public un concept d’ordre s’étant bâtie en réaction à l’autre désigné comme « ennemi » (i.e. juif), autre dont la question d’appartenance à la terre était centrale.

MPS

*1 Voir mon post du 28 février 2013 : Finkielkraut, Jean Soler, Onfray ou bien sa vidéo sur Youtube

*2 Voir mon post du 25 mars 2012

Le ghetto de Varsovie et le nouvel ordre ethnique selon les nazis

J’ai passé la journée de dimanche dernier chez Régine Frydman. Son livre qui a été publié par la maison d’édition Tallandier paraît ces jours-ci en livre de poche. « J’avais 8 ans dans le ghetto de Varsovie » est avant tout le manuscrit de son père, Abram Apelkir. Régine y a ajouté ses souvenirs de petite fille.

Le manuscrit et le livre

Le manuscrit de Régine Frydman et son livre en poche, septembre 2013

C’est Sophie Porteil, amie et consoeur (ancienne journaliste de France 2), qui me l’a présentée. Régine est la mère de son mari, le réalisateur Serge Frydman. Elle a survécu dans le ghetto de Varsovie où elle fut enfermée à l’âge de 8 ans, ayant écrit dans cette « ère du témoin » – selon l’expression même de l’historienne Annette Wievorka pour désigner ces décennies après la guerre-  de belles pages sur son exil et « son »  histoire de la Shoah.

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La journaliste Sophie Porteil et Régine Frydman 

En septembre 1939, elle a sept ans à peine. Déjà une fillette vive et agile, qui comprend vite que « quelque chose de grave allait nous arriver »… Varsovie tremble sous les bombardements, Régine et sa famille trouvent refuge dans les sous-sols du théâtre Polski. où se trouve un abri bétonné. Toute la suite est racontée simplement dans son livre, l’appartement pillé et qu’il faut quitter en quelques heures, l’obligation d’aller dans le ghetto et là, le petit logement au 31 de la rue Muranowska. Le 31, un immeuble qui jouera un rôle particulier plus tard… pour passer du côté aryen.

La bru de Régine, Sophie Porteil, a longtemps travaillé à France 2. Nous avions été présentées par Loumia Amarsi Hiridjee( épouse de Mourad Amarsi, mort avec elle dans l’attentat de l’Hôtel Oberoï en Inde le 26 novembre 2008 et homme de confiance des services français), devenue une amie, chef d’entreprise créatrice de la marque Princesse Tam Tam. Voir Blog Post en 2009. 

Ce moment passé ensemble était magnifique, parce qu’il y a beaucoup d’amour entre les deux femmes. Elles se connaissent bien et vivent non loin l’une de l’autre. Très souvent, les cinq années de guerre font l’objet de longues conversations entre elles, les souvenirs qui hantent sont souvent moins difficiles à porter lorsqu’ils sont partagés.Et le passé semble moins amer avec ceux qu’on aime.

Ainsi, il est des images qui hantent encore Régine et qui autrefois avaient tant choqué la petite fille du ghetto. « Marie-Pierre, je vais vous dire ce que c’est, mais… je n’ai jamais pu le dire jusque là. C’est trop difficile. Je ne l’ai même pas écrit dans le livre… Je n’ai pas pu, vous comprenez ? »

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Document portant les photos du ghetto de Varsovie, 1944

Le nouvel ordre ethnique des nazis

Les ghettos n’étaient qu’une étape dans l’organisation du futur Reich qu’Hitler voulait établir. Le territoire dans un espace vital (Lebensraum)qui s’étendait à l’Est jusqu’aux limites de l’Asie.  À long terme en effet, les nazis prévoient de repeupler la Pologne avec des Allemands.  L’opération Tannenberg a été imaginée avant l’invasion de la Pologne, fin 1938 ou début 1939. Ensuite, le Generalplan Ost (plan pour l’Est de l’Europe : Drang nach Osten, « poussée vers l’Est ») définira la politique ethnique menée par les Allemands en Pologne. Ce plan qui aurait été établi en 1941 et confirmé en 1942 vise à réaliser le « nouvel ordre ethnique » voulu par Hitler… un plan qui peut être reconstitué à partir de divers mémoires.

Le soulèvement du ghetto de Varsovie il y a 70 ans

En avril 1943, les Allemands commencent à déporter les Juifs qui sont encore dans le ghetto, provoquant son soulèvement. La révolte commence le 19 avril et dure jusqu’au 16 mai. C’est l’une des premières insurrections armées contre des Allemands en Pologne.  Les responsables du soulèvement du ghetto savaient que leur soulèvement serait vain, mais ils préférèrent mourir en combattant plutôt que d’attendre d’être déportés dans les camps de la mort.

Sauvage et pure, la Montagne Noire abrite en son flanc le monastère d’En Calcat

Je crois qu’il n’est pas de lieu plus sauvage et plus pur que cet endroit entre St. Pons de Thomieres et Dourgne au sud du Tarn, où j’allais enfant. La forêt y est si noire qu’on est là presque en Germanie. Pour s’y rendre, il faut passer, depuis la plaine, par Minerve qui brûle toujours.

C’est dans cette nature sauvage que s’est constituée cette doctrine dualiste : les cathares croyaient à  l’existence d’une racine du mal négative dans l’éternité ( « active et positive dans le domaine du Mélange et du temporel, » ainsi que l’écrit René Nelli in Philosophie du catharisme, éd Privat/PUF  67, page 43, René Nelli qui fut le professeur de mon père André Samitier au lycée de Carcassonne où ce dernier fit ses études) mais ils proclamaient aussi n’honorer qu’un seul Dieu Tout-Puissant, Jésus étant  » l’ ange fils de Dieu à leurs yeux », un Dieu contenant la plénitude de l’être.

Etre et néant

Pour les cathares, ce n’est pas Satan qui s’opposait à Dieu mais le néant. Appétit de néant, c’est-à-dire désir de supprimer la vie en soi-même, ou en autrui, plaisir du mensonge, haine de l’autre : le néant a beau n’être rien, il existe de par ceux qui le portent et ne serait rien sans eux. Le néant n’est pas le camp ou le bûcher de Minerve, on peut survivre au camp mais pas aux humains. Le néant est le rien, la haine du désir.

Catharisme et libre-arbitre

Est-ce l’influence de cette doctrine qui donna force d’âme à Paul Didier pour ne pas prêter serment à Pétain comme le firent tous les autres magistrats de France le 2 septembre 1941 ? Le catharisme était enseigné au lycée de Carcassonne, non seulement comme un moment particulier dans l’histoire de cet endroit si particulier, mais aussi comme une réflexion ontologique qui conduit à la liberté.

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Serment des magistrats à Pétain, 2 septembre 1941

Le catharisme marque encore les esprits autour de Minerve. Ma grand-mère paternelle est née et a grandi là, dans ce monde où les hommes apprennent à conquérir consciemment leur vraie liberté.

Troubadours du 3è type

Plus prosaïquement, il reste aujourd’hui des troubadours qui dans les dîners rappellent ce qui se chantait au XIIIè siècle de l’amour, un amour idéalisé, poétique. Celui-ci était adressé à des dames-amasiae…

imageExtrait d’une soirée à la sublimissime « Villa Limonade » près de Minerve cette dernière semaine du mois d’août.

L’heure bleue :

villa 2… en pays cathare. C’est sur cette terre qu’il est bon d’être là.