La Corse, de la nostalgie du passé au monde d’après

Qu’est-ce qu’Alexandre Dumas appelait « les valeurs chevaleresques qui ont cours dans l’île ? », in Les frères corses (1844). Dans la marche en avant du monde,  tout Corse vit dans l’ambiguïté constitutive pour lui de deux histoires : celle de sa terre portant une tradition et celle qu’Augustin nommait La Cité de Dieu.

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Pointe Saint Antoine, extrémité sud de la Corse

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Bonifacio, la mer…

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Plage de Carrataghju dans le Sud oriental de l’île, avec les chevaux directement accessible via le maquis…

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Ce monde de la tradition a façonné des Corses dont l’identité s’est construite en livrant de rudes batailles.

L’histoire intime de Napoléon Bonaparte illustre ce balancier entre la modernité/universalisme  et la tradition. Lui qui avait tant œuvré pour imposer un Code ( Code civil écrit par Portalis, Bigot de Préameneu…) hors des traditions catholiques, lui qui s’était battu contre la tradition qu’il avait connue dans sa Corse natale, a réclamé des Corses auprès de lui, à l’instant de mourir. Cipriani, Antommarchi… Il a préféré être avec eux – les Corses- au moment de son dernier souffle.

L’homme est au bord d’une faille, entre le passé révolu et l’avenir infini : le fil de la tradition est rompu, comment pourrons-nous penser le monde dans un futur où l’individualisme conquérant depuis les Lumières et Paoli disparaît ?

Plus au Nord à quelques km il faut résider à Cala Rossa, dans le Golfe de Porto Vecchio :

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Un mode de vie louis-philippard

« Un chapeau de paille d’Italie  » met en scène tout l’inconscient bourgeois du XIXème siècle à travers un objet  qui surgit en guise de symbole et qui incarne tout à coup matériellement ce qui est caché : l’adultère.

Il était une fois un chapeau de paille qui coiffait une dame en goguette avec son amant, beau militaire des colonies. Tout se passerait bien dans cette histoire banale sans la gourmandise effrontée d’un cheval qui raffolait semble-t-il de la paille d’Italie … Le chapeau avalé, preuve de l’adultère, il ne restait plus pour le propriétaire du cheval qu’à réparer la faute causée par l’appétit de sa monture… sauf que ce jour d’aventure était aussi celui des noces du malheureux cavalier.

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Ce chef d’oeuvre du Vaudeville raconte mieux que tout autre comme la bourgeoisie -depuis Louis-Philippe- s’est attachée à mille objets, tous plus vains les uns que les autres. De la chaussure au chapeau de paille, cette foule d’accessoires procède de la tradition dans le monde très codifié de cette bourgeoisie… qui s’attache à la pince à sucre ou au parapluie. Des objets qui sont autant de traces de la  vie bourgeoise louis-philipparde, à mille lieues des champs de bataille et des actes héroïques des campagnes napoléoniennes.

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Le lustre en forme de flocon de la Comédie Française

Absolument sublime, la mise en scène du Français pour ce vaudeville si drôle ! Les années soixante-dix sont convoquées avec les guitares rock (l’un des guitaristes est à tomber), et les accents tziganes du violoniste qui fait aussi office de batteur. C’est si bon qu’on est fatigué de rire à la fin.

MPS

 

 

 

 

Les anges de l’Histoire à Saumur

Saumur fête cette année les 20 ans du Livre et du Vin, où il est question  de l’Histoire.

Les cafés littéraires nous plongent au cœur de ce qui nous anime : la relation entre l’Orient et l’Occident et cette fascination qu’a l’un pour l’autre… l’autre étant indispensable pour se définir.

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Michaël de Saint Chéron et Olivier Weber au Café de la Bourse, Saumur 10 avril 2016

Un café littéraire où étaient invités Michaël de Saint Chéron pour son essai « Les écrivains français face à l’antisémitisme » (éditions Salvator ) et Olivier Weber pour son roman  « L’enchantement du monde »chez Flammarion.

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Il m’a bien fallu parler de la figure de l’Autre dans cette dialectique réunissant l’Orient et l’Occident depuis plus de 2000 ans. Une référence soulignée d’emblée par Michaël de Saint Chéron qui eut pour maître Emmanuel Lévinas (les entretiens qu’il tînt avec le philosophe, élève de Husserl, ont fait l’objet d’un livre : « Entretiens avec Emmanuel Lévinas, Paris 2006 éd. livre de Poche)

Avec une grande finesse d’analyse, Olivier Weber nous a emportés dans l’Empire Ottoman de 1470.

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Les primoromanciers Xavier Durringer et Olivier Bourdault avaient raconté leur conception de l’art de vivre lors du café littéraire précédent :

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L’ange convoqué par Walter Benjamin autrefois survole la ville arrimée à la Loire.

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Le Rimbaud des mathématiques héros du Prix Geneviève Moll

Ce 21 mai 2015, Paul de La Panouse recevait le jury du Prix Geneviève Moll dans son château de Thoiry pour délibérer. Je rappelle que Paul est un de Vogüé par sa mère, et donc de la famille de Melchior de Vogüé, grand banquier qui en 1955 entra au monastère de la Pierre-Qui-Vire (son épouse eut l’autorisation dans le même temps d’entrer au monastère de Limon).

Voir mon post :  http://samitier.net/2012/05/22/prix-genevieve-moll/

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Le magnifique château de Thoiry ce 21 mai 2015, véritable temple dédié au Nombre d’Or…

Et c’est l’histoire extraordinaire d’Evariste Galois (surnommé le Rimbaud des mathématiques) qui a remporté le prix, une histoire racontée par François-Henri Désérable, lequel publie chez Gallimard. Le héros de ce livre était un génie de l’algèbre qui mourut au cours d’un duel pour une cause impossible ! Juste auparavant, il eut le temps d’écrire à la plume quelques formules mathématiques absolument géniales…

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Paul de La Panouse, gentilhomme de lettres

Un jury présidé par Frédéric Mitterrand, président d’honneur, Emmanuelle de Boysson, présidente, Martine Anfray, la célèbre libraire de Verneuil-sur-Avre, Tristane Banon, écrivaine, José Blanc-Lapierre, journaliste de France Télévisions, Julien Cendres, écrivain, éditeur, Irène Frain, écrivaine, Didier Husson, élu en charge de la culture de Verneuil, et Gilles Leroy, écrivain prix Goncourt 2007.

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Le jury 2015 Prix Geneviève Moll

(photo José Blanc-Lapierre, France 2)

Résultat de la délibération,  5 voix pour Evariste Galois (F-H Désérable), 2 voix pour La Comtesse Greffülbe et 1 voix pour La Baronne Blixen, dans le Salon Bleu du château de Thoiry, tandis que nous déjeunions avec Paul dans la salle à manger.

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Neuf auteurs avaient été sélectionnés : Laurent Alexandre et David Angevin pour L’homme qui en savait trop ; Philippe Beaussant pour Christiane de Suède et la musique ; Catherine Delamarre pour Thérèse d’Avila, l’oratoire et la forteresse ; François-Henri Désérable pour Evariste ; Laure Hillerin pour La comtesse Greffülbe, l’ombre des Guermantes ; Marie Noëlle Himbert pour Marie Curie, portrait d’une femme engagée ; Christine Kerdellant pour Alexis ou la vie aventureuse du comte de Tocqueville ; Dominique de Saint Pern pour Baronne Blixen et Tiphaine Samoyault pour Roland Barthes.

Goethe et son Traité des couleurs (Farbenlehre), ou comment l’Europe a perdu l’art au profit de l’Amérique

C’est en visitant le musée de Sholomo Guggenheim que l’on peut comprendre pourquoi la vieille Europe -qui s’est entre-tuée au XXème siècle- a perdu ses peintres.  Vassily Kandinsky né à Moscou et ayant grandi Odessa, est l’un d’eux. Fortement inspiré par Goethe et son Traité des Couleurs, il peint le premier (1909/1910) une œuvre abstraite réalisée à partir d’une conviction profonde et avec un objectif précis : substituer à la figuration et à l’imitation de la « réalité » extérieure du monde matériel une création pure de nature spirituelle que l’artiste trouve en lui…

La compréhension de ce cheminement artistique conduisit Mr Guggenheim à acheter ses oeuvres et à soutenir l’artiste dans une démarche encore inexplorée. Tout le monde connaît ce lieu extraordinaire, face à Central Park, bâtiment conçu comme une hélice par l’architecte génial F. Lloyd Wright. L’idée de salles d’exposition s’estompe pour laisser place à un seul lieu ouvert. L’extraordinaire collection de Mr Guggenheim s’y trouve mise en valeur remarquablement.

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The Guggenheim Museum in New York 2015

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Les collectionneurs et les marchands américains, les musées aussi ont rivalisé d’enthousiasme et d’audace pour la peinture française dès les années 1880. Il fallait être un peu fou pour choisir la peinture du Douanier Rousseau qui n’avait jamais quitté Paris en bon employé des Douanes. Les couleurs et les images naïves des grands fauves imaginaires ont inspiré Gauguin et Picasso. Ici Le Rêve comme dans les nuits profondes :

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Evidemment c’est Van Gogh qui prend à la gorge. Il n’est pas d’émotion plus intense dans ce monde de la couleur qui chavire. Vincent n’avait plus de moyens pour peindre, alors son frère lui envoyait de l’argent et il pouvait à nouveau étaler les touches vibrantes sur la toile de lin.

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Les collectionneurs américains embarquaient les toiles qu’ils achetaient dans les ateliers des peintres. Les Demoiselles d’Avignon étaient restées dans l’atelier de Picasso à Montmartre assez longtemps, suffisamment pour que Braque les y découvrent (vers 1906, 1907 ?) pour ensuite emboîter le pas dans le mouvement cubiste.

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Il n’y avait pas de pays comme l’Amérique où l’aspiration à la peinture fût plus passionné et enthousiaste à partir de ces années là. Ensuite, l’histoire de la peinture occidentale s’est écrite dans ce pays et même si les artistes européens sont revenus mourir en Europe, tel Kandinsky, les collections sont restées là-bas.

La Chauve-Souris : la Mitteleuropa à la sauce parisienne

Le vaudeville venu de l’Est est tellement jouissif quand l’orchestre dirigé par Marc Minkowski s’emballe dès les premières mesures ! Il faut aller voir et surtout entendre l’opéra-comique de Johann Strauss qui se joue salle Favart. Dans la fosse, le chef fait valser jusqu’au contrebassiste dont le spectacle est inouï, avec un jeu de bras extraordinaire. Les tutus des danseuses

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frôlent le public dans la salle. La valse est diablement bien jouée…

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Les critiques pourront tremper leur plume dans l’acide pour écorcher le parti-pris dont ce petit bijou de l’Opéra-comique fait l’objet avec cette interprétation un peu loufoque qui commence par une ménagère penchée sur sa table à repasser en regardant la télé…La mélodie à la sauce straussienne offre à la voix de Sabine Devieilhe un écrin qui joue une Adèle pétillante. Il faut entendre le contre-ténor Kangmin Justin Kim dans une imitation surprenante de Cécilia Bartoli. Le chant français offre ses effets à un spectacle qui se réclame de l’esprit viennois. C’est d’ailleurs surtout pour cela que le spectacle est vivifiant : il transporte dans le monde tourbillonnant de la capitale des Habsbourg.

Le monde perdu d’Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Peter Altenberg, Richard Beer-Hofmann…

La Chauve-Souris n’est rien d’autre qu’une amusante peinture sociale de la fin du XIXème siècle, où la petite-bourgeoisie est savamment étrillée par Johann Strauss. Malgré la pétulance de la partition, c’est le tableau d’une époque sans grande passion, avant les catastrophes qui pourraient survenir au loin, dans un temps proche. Dans l’Autriche de la fin du XIXème siècle, point de révolution ou de destruction des valeurs mais une tranquillité et une sécurité confiée à l’Etat. On y vivait tranquille sans rien redouter. Et l’amusement de ce monde ordonné avant la « brutalisation des masses » qui allait advenir le siècle d’après exprimait comme ce temps était calme.

L’Autriche était un vieil empire, « un Etat sans ambition » selon l’expression même de Stefan Zweig, lequel se plongeait dans Die Gesellschaft, une revue militant pour l’esprit moderne dans ce monde immobile. C’est le monde petit-bourgeois de ce vieil empire autrichien que dépeint Strauss et il est bon de s’y plonger pour comprendre combien le monde peut paraître tranquille avant les grandes tempêtes.

La Corse que Hoffmann aurait pu raconter dans ses Contes fantastiques

Si l’on écrit quelqu’histoire surnaturelle, autant y mêler des éléments de réalité matérielle qui la rendront d’autant plus vraisemblable. C’est ainsi qu’Hoffmann imprégnait ses Contes… Mérimée s’était inspiré de la méthode en écrivant Mateo Falcone. L’histoire s’y déroule au-dessus de Porto Vecchio, en montant vers Focialta, dans « des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles… »

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Vue de Porto Vecchio depuis le maquis, photographiée en août 2014 de la forêt de l’Hospedale.

Prosper Mérimée avait écrit la nouvelle en 1828, avant de se rendre pour la première fois en Corse quelques années plus tard, en 1839. Elle fut publiée en mai 1829 dans la Revue de Paris. L’homme éclairé qu’il était, sut ajuster ensuite quelques détails pour éviter tout rapprochement avec des situations locales.

Mérimée qui fut bachelier en droit puis licencié dans cette discipline en 1823 à l’âge de 21 ans écrivit ensuite Colomba après son voyage dans l’île en 1839. L’histoire de cette vendetta contée par Mérimée attisa les haines qui couvaient sous la cendre dans le sud de l’île depuis que l’homme qui avait inspiré le héros Orso avait tué ses deux ennemis en 1833. C’est ainsi qu’il fut à son tour assassiné sur la route menant à Sartène en 1849, figurant qu’en Corse le sang ne sèche jamais.

Mais au-delà des monts de cette île de montagnes dans la Méditerranée, on pourra aussi trouver universel ce goût de la vengeance, et qu’illustre cette citation en tête du chapitre premier de Colomba : « Pour faire ta vendetta, sois-en sûr, il suffira d’elle » –Vocero du niolo.

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Plage de San Ciprianu

31 juillet 2014

Golfe de Porto Vecchio