Vivre à New York, dans une Amérique prête à s’enflammer

New York, véritable oxymore

Freud voyait dans la vieille Europe une culture qui n’était qu’une mince couche, que peuvent crever à chaque instant les actes de violence du monde. Ce vernis a volé en éclat avec la Grande Guerre, suivie de la IIè Guerre Mondiale. Le sol s’est fissuré, plus de droit, de liberté ni de sécurité.Ce chaos avait fait suite à une douceur de vivre qui avait pendant un temps, au XIXème siècle, imprégné l’air du temps. L’Amérique, elle, a vécu sur d’autres rythmes et d’autres codes. Et New York héritière de notre vieille Europe est à la fois les deux, cette Europe et l’Amérique, véritable oxymore : l’une des mégapoles les plus pacifiques au monde et un foyer de braises prêt à s’enflammer à tout moment.

Me voici installée à New York. La ville est pacifiée. Mais les événements récents montrent que tout peut basculer : ce 20 décembre, deux officiers du NYPD, le New York City Police Department, ont été assassinés dans leur voiture de patrouille à Brooklyn, Rafaël Ramos et Wenjian Liu (très précisément dans le quartier de Bedford-Stuyvesant). Les cités-ghettos de Brooklyn sont sous tension depuis les morts l’été dernier d’Eric Garner (un père de famille afro-américain mort étouffé au cours de son interpellation par l’officier blanc Daniel Pantaleo) et dont la video où il dit : « I can’t breathe » a fait le tour du Net) et Akaï Gurley, ce dernier ayant été tué par un officier de police new-yorkais : Peter Liang. Un procureur, K. Thompson (connu en France pour avoir voulu inculper DSK dans l’affaire Nafisatu Diallo) a annoncé la convocation d’un jury prochainement pour décider du sort de cet officier de police, ceci au nom de son credo : aucun crime ne doit rester impuni… Entre la communauté blanche et la communauté noire, la tension reste extrême, la police américaine étant restée une institution profondément blanche.

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En début de semaine, des renforts ont été affectés dans ces quartiers de Brooklyn : 20 000 policiers ont été déployés, qu’on croise dans des patrouilles fixes et mobiles… Je les vois dans les rues, dans des camions et des voitures de patrouille du NYPD plus nombreuses qu’à l’ordinaire en ces temps de vacances. Ci-dessous devant l’école du Rabbin Mena’hem Mendel Schneerson ( le Rebbe Loubavitc à l’angle de Kingston Street (voir photo suivante).

Une fracture communautaire qui s’aggrave

Les relations entre la communauté noire et la communauté blanche s’enveniment depuis ces événements. La non-inculpation de l’officier Pantaleo a provoqué des vagues de protestation, jusqu’aux journalistes de la Fox tel Bill O’Reilly, pourtant TV réputée conservatrice. Le problème est que 62% des Noirs américains considèrent qu’il s’agit là d’une violence policière à caractère raciste. La tension reste donc forte entre communautés et déjà les sondages affichent en cette fin d’année que la majorité des Américains (50%) estimeraient l’action du « premier président noir » des US négative dans le domaine des « relations inter-raciales » : ceci dans le sondage du Pew Research Center publié au début du mois de décembre. Le fossé entre communautés s’est agrandi à la cinquième année du mandat de Barack Obama, tout comme se sont aggravées les inégalités sociales et les violences.

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 Patrouilles du NYPD, Brooklyn, 29 décembre 2014

C’est un chauffeur de taxi noir qui nous a emmenés jusqu’au secteur de Crown où la tension est très forte. Après une conversation en anglais sur ladite tension, je lui ai demandé depuis quand il avait la nationalité américaine. En guise de réponse, il m’a d’abord expliqué qu’il était guinéen d’origine…

-Mais alors, si vous êtes Guinéen, vous parlez français ! lui ai-je dit aussitôt.

-Oui, bien sûr, je le parle depuis toujours, m’a-t-il répondu dans un français plus-que parfait.

Abdel est arrivé aux USA il y a une dizaine d’années, obtenant la Green Card pour avoir le droit de travailler. Au bout de 5 ans, il a postulé pour l’obtention de la nationalité américaine. Il est intéressant de souligner sa version de cette obtention, car ce mode d’obtention montre que c’est l’attachement aux valeurs de l’Amérique qui prévaut sur le droit du sol. Ce mode d’obtention prépare le futur citoyen dans sa connaissance de l’histoire de l’Amérique et des hommes politiques qui la dirigent. Les questions portent sur le nom des élus qui comptent au Congrès, les moments importants de l’histoire des Etats Unis (la Déclaration d’indépendance), les points essentiels du système constitutionnel américain…  Le livret d’apprentissage qui est fourni au candidat permet de répondre à toutes les questions. Ce Guinéen d’origine est devenu Américain il y a 4 ans en réussissant cet examen de passage (il faut avoir sept bonnes réponses sur les dix questions posées, m’a-t-il précisé).

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Taxi driver in New York, Brooklyn

Ce chauffeur de taxi musulman trouve absolument normal qu’un tel examen de passage soit imposé pour devenir un Américain. C’est une manière de monter son adhésion aux valeurs de ce pays qui chaque année ouvre une loterie pour 50 000 étrangers désireux d’obtenir la Green Card… Les réflexions en cours sur l’obtention de la nationalité française pourraient s’inspirer d’un tel système pour faire évoluer le droit français en la matière.

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Il a 3 enfants âgés de 5 ans à 14 ans, lesquels vont à l’école et n’apprennent pas le français. Il ne parle d’ailleurs jamais français avec eux. C’est pour eux une langue perdue.

Il nous laisse sur Kingston Avenue dans Brooklyn où vit la communauté du Rabbi de Loubavitch Schneerson qui l’a créée au lendemain de la guerre. La rue ressemble à un faubourg de Jérusalem, la pharmacie s’appelle « Teva Drugs »…

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Dans ce quartier, tout y est à l’image du reste de l’Amérique : les communautés vivent en parallèle sans jamais se mélanger ou se rencontrer. L’héritage de l’esclavage reste dans les mémoires et structure les rapports sous la forme dominants/dominés. Toutefois, l’existence d’une classe moyenne noire pèse sans doute dans l’absence de confrontations violentes comme en 1992 à L.A. où il y avait eu 53 morts et 2300 arrestations après le jugement des policiers ayant passé à tabac le Noir Rodnay King. Pour l’heure, rien d’une telle ampleur, l’Amérique vit sur la base d’un subtil équilibre des forces, tous en tout cas n’ont qu’un seul mot d’ordre : in America we trust ! Mais cela suffira-t-il pour vivre encore longtemps en paix ?

DSCN0036[1]Mon hôtel quand je vais à New York, Waldorf Astoria, Park Avenue.

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Hommage à André Samitier, rugby et démocratie…

Ce samedi 20 septembre, Gargenville a rendu hommage à celui qui fut son maire pendant 35 ans. La commune a baptisé une rue de son nom. Mon père éprouva une affection inconditionnelle pour cette ville de 6000 habitants et elle le lui rend bien.

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C’est à l’occasion du 10ème anniversaire de sa mort que les Gargenvillois ont organisé ce jubilé, et c’est ainsi que j’ai passé cette journée avec ceux qu’il aimait et qu’il a servis pendant tant d’années. Sous le soleil éclatant de ce samedi d’été finissant, les portes du passé se sont entrouvertes, laissant le flot de souvenirs nous transporter. N’est-ce pas ainsi que Benjamin Constant décrivait le passé heureux ? Certains versaient des larmes, d’autres riaient des anecdotes qui nous lient.

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Les moments heureux sont toujours bercés d’une lumière particulière où le temps n’a pas de prise et ce fut le cas ce matin-là. Le maire a rappelé l’histoire de mon père arrivé très jeune ici, à l’aube des années soixante. Jean Lemaire (élu depuis la dernière mandature) avait été son élève. « Un maître très sévère, il fallait essuyer ses corrections puis celles des parents à la maison…Mais un maître auquel je me réfère même si j’ai été son opposant et que nous avons échangé quelques passes d’armes … »

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La marseillaise chantée debout

J’ai improvisé un discours pour partager les souvenirs et rendre grâce au sens de l’événement. Qu’importent les passes d’armes du passé, il faut construire l’avenir, protéger la ville, et vivre ensemble.

Il m’a semblé devoir dire : « Quelles sont nos valeurs ? Les voici : celles d’une République qui nous rend libres et garantit nos droits, celles qui offrent à nos enfants des moments de partage d’humanité sur un stade de rugby »…

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Un moment du discours… Marie-Pierre Samitier

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La fanfare de Gargenville

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Rugby des poussins au stade André Samitier

Il semble qu’on peut faire de la politique autrement que ce à quoi nous assistons ces derniers mois. Un instant nous avons retrouvé le sens de la démocratie . Mon père m’en avait fait goûter le sel. C’est lui qui m’a fait aimer la théorie politique, qui m’a donné le goût de lire les penseurs de la démocratie et du totalitarisme, tels Adorno, Horkheimer et Habermas et bien sûr Arendt. Leur leçon : ne pas penser comme les autres mais apprendre à penser par soi-même… ai-je expliqué dans mon discours, c’est cet héritage que j’ai reçu. Étaient réunis là tous ceux avec lesquels il aimait être. Et en premier lieu sa fanfare chérie qu’il trouvait essentielle pour servir les rites républicains du 8 mai et du 11 novembre sans oublier l’incontournable jour de l’An. Jour qui nous valait à 5 heures le matin la sérénade suivie à l’intérieur de la maison de la tournée du maire avec l’eau de vie du grand-père qui valait bien celle des tontons flingueurs.

Comment ne pas remercier la fanfare de Gargenville si exceptionnelle et sans laquelle il n’est pas de solennité, comment ne par remercier le club de rugby, qu’il a créé, lui qui jouait trois-quart aile droit (mon grand-père Lucien Samitier était pilier), comment ne pas rappeler l’épopée créatrice dans la mouvance gaullienne des Maisons des Jeunes et de la Culture si chères à André Malraux et qui fleurissaient en France dans les années 1970 ? André Samitier avait créé la MJC avec un groupe d’hommes remarquables : messieurs Carollo, Lang, Ducerf, Fellous (Gérard Fellous que j’ai retrouvé au B’nai Brit du 16ème arrondissement de Paris voici 4 ans, alors que j’étais invitée pour la signature de mob livre « Au pied du mur », Bourin éditeur, Paris, 2010) etc…Puis sont nés les grands projets avec les noms les plus fidèles : Daoudal, Nicollet, Charpentier…

Un match de rugby avait lieu l’après-midi sur le stade qui porte son nom, sous l’oeil  averti d’Armand Périé, Président du comité départemental de Rugby des Yvelines…

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Et puis j’ai retrouvé les yeux, le regard, la rigueur de celle qui fut mon institutrice lorsque j’étais enfant, pendant quatre ans. Elle m’a tout appris : lire, écrire, comprendre. Comment lui dire merci ?

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Mme Delaye, notre institutrice.

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Judenhass, la haine des Juifs en Allemagne rencontre une certaine opposition

On aimerait voir des personnalités françaises agir de la sorte… et peut-être l’attitude de certains Allemands pourrait-elle servir d’exemple pour qu’en France il en soit de même. Voici à ce propos une histoire exemplaire. Le journal Bild publie dans ses colonnes la photo de personnalités allemandes qui disent : « Nie Wieder Judenhass !« , tel le Président Joachim Gauck, des chefs d’entreprise tel le patron de Volkswagen Martin Winterkorn ou des people comme Franziska Knuppe.

Un article publié aujourd’hui, après les manifestations pro-palestiniennes en Allemagne qui ont déchaîné un antisémitisme particulièrement virulent sur une terre dont on espérait qu’elle ne serait plus jamais le lieu de ‘Jundenhass’. Angela Merkel avait condamné mercredi ces débordements, comme autant de « tentatives de porter atteinte à nos valeurs démocratiques ».

En France hier, certains ont sans doute fait semblant de ne pas remarquer les croix gammées taguées en noir  sur la statue de la République, au cours de la manifestation interdite de ce samedi 26 juillet 2014.

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Croix gammées à Paris, place de la République, samedi 26 juillet 2014

La distinction entre ‘sionistes’ et ‘juifs’ n’était plus dans les slogans… Une fois encore, tous les juifs d’Europe ne soutiennent pas la politique israélienne menée ces dernières années. En France, de nombreux intellectuels juifs déplorent la politique Israélienne tout en aimant Israël. Dans le livre que j’ai publié en 2010, « Au pied du mur, Paris, Jérusalem, Rammallah » (Ed. François Bourin), j’écris que le statu quo maintenu par le gouvernement israélien met Israël en danger. Un statu quo qui fait perdurer un équilibre au sein de l’Etat hébreu, car la crainte d’une guerre civile en cas de concessions qui seraient faites aux Palestiniens est justifiée. Le pays est une véritable poudrière. Mais cette situation  ne peut conduire qu’à la guerre, chacun fourbit ses armes, les uns dans les tunnels de Gaza, les autres avec Tsahal.

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Dans la librairie Le Divan à Paris, une pile de livres … Au pied du mur, Paris, Jérusalem, Ramallah

Dans mon livre, bien avant les événements actuels à Gaza, je soulignais que ce statu quo  peut conduire à une libanisation du conflit, dans l’exacerbation d’un quotidien qui ne cesse de devenir de plus en plus pesant. J’y décris les correspondances qui existent entre ce conflit et la Guerre d’Algérie… Alors que la communauté internationale s’est fondue dans la pensée unique d’un « conflit impossible à résoudre », elle s’est dans le même temps indignée à juste titre des tunnels de Gaza et des mines découvertes dans les chambres d’enfants gazaouis (ce que Tsahal communique ce dimanche 27 juillet 2014) et résignée à accepter que les accords d’Oslo soient systématiquement violés. Je rappelle dans « Au pied du mur » que ces accords font de Gaza et de la Cisjordanie une seule et même entité juridique. Or il est quasi impossible aux habitants de Gaza de se rendre en Cisjordanie, de même qu’il leur est impossible de rallier la bande de terre large de 500 m à 1 km à la limite de la frontière israélienne, où se trouvent leurs terre agricoles. Quant au Hamas qui tient Gaza et qui viole le cessez-le-feu en important les missiles iraniens dans les tunnels de Rafah, il est dans une logique de bras de fer avec Israël. Pour relancer le processus de paix, seules des négociations à égalité peuvent entamer cette logique attelée à un cercle vicieux et sans terme. Je rappelle dans mon livre qu’au moment de la guerre d’Algérie, ce refus de traiter l’adversaire sur un pied d’égalité a conduit au chaos.

Face à l’opération « Bordure de protection »

Les négociations qui ont eu lieu à Paris ce samedi 26 juillet avec le chef de la diplomatie française Laurent Fabius ont été engagées pour tenter de trouver un compromis durable de trêve à Gaza. Les ministres des principales diplomaties européennes qui étaient réunis ont émis la possibilité pour l’UE de faciliter la réouverture des points de passage menant à la bande de Gaza, une surveillance de ces points se faisant avec un déploiement d’observateurs européens (en accord avec Israël). Une présence européenne avait été maintenue 2 ans en 2005 au passage de Rafah… La nouvelle donne en Egypte, l’implication du Qatar et de la Turquie, pourraient jouer en faveur d’un nouveau tour de table diplomatique avec un retour prochain de John Kerry dans la région.

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Faciliter les points de passage… 

Retour en France… les manifestations pro-palestiniennes ces derniers jours ont donné lieu à des débordements qui n’auraient jamais dû avoir lieu, les tenants de l’antiracisme appelant à la destruction du « monstre sioniste » mais omettant de condamner l’amalgame entre sionistes et juifs.

France : l’autre conflit israélo-palestinien

Juguler toute violence après les dérapages antisémites à Sarcelles (dimanche 20 juillet)  où la manifestation des propalestiniens a dégénéré. Et après ceux de Barbès samedi 19 après-midi. C’est l’objectif du gouvernement français aujourd’hui face aux débordements antisémites. Qui n’a pas vu sur Internet les vidéos filmées à Sarcelles où les manifestants  hurlaient « mort aux juifs »…

Les débordements du dimanche 13 juillet avaient fait réagir le chef de l’Etat : François Hollande avait mis en garde contre la possible « importation du conflit israélo-palestinien en France ». Mais aujourd’hui force est de constater qu’il s’est invité sous une autre forme dans l’hexagone. Il dicte sa loi. Ainsi, la manifestation prévue demain fait craindre de tels dérapages que la préfecture a décidé de l’autoriser sur un autre parcours que celui initialement demandé et prévu, afin qu’elle ne passe pas près des synagogues parisiennes, afin de ne pas réitérer ce qu’il s’est passé rue des Tournelles et rue de la Roquette le dimanche 13 juillet 2014 (débordements, affrontements avec les forces de l’ordre, 100 à 200 personnes ont tenté d’entrer dans la synagogue rue de la Roquette, violentant des policiers, des slogans « mort aux juifs » ont été rapportés).

C’est pourquoi la manifestation prévue demain à 18h30 aura lieu entre Denfert-Rochereau et les Invalides. Le service d’ordre sera assuré par la CGT.

L’interdiction de manifester fait débat.

L’exécutif craint les pires débordements dans les jours qui viennent, la tension étant telle dans les quartiers difficiles que tout débordement peut mettre le feu aux poudres. Sa stratégie de maintien de l’ordre est complexe. L’interdiction de manifester fait débat et entraîne des réactions qui servent les extrêmes. Cette interdiction d’ailleurs ne contribue-t-elle pas à étayer la thèse d’un « lobby juif « ?  Au ministère de l’Intérieur, on justifie la décision par la volonté d’éviter les heurts entre les communautés. Mais la décision enferme ces dernières dans des opinions caricaturées. Or tous les juifs de France n’ont pas la même opinion concernant la politique du gouvernement israélien. De même, existe-t-il « un lobby musulman » pur et dur ? Tous les musulmans soutiennent-ils le Hamas ? Tous les juifs soutiennent-ils Nétayahou ?

La mort des quatre enfants palestiniens sur une plage de Gaza mercredi 16 juillet en milieu d’après midi est inacceptable. Ils avaient entre 9 et 11 ans. Fera-t-elle oublier les trois adolescents enlevés en Cisjordanie le 12 juin et retrouvés morts le 30 juin ? Et les morts de Gaza la nuit dernière encore après les bombardement de Tsahal, l’armée israélienne ayant elle aussi perdu sept soldats (25 soldats morts depuis l’offensive Bordure protectrice). Dans ce contexte personne n’est dupe quant à la guerre des images utilisées par les deux camps et montrant les morts comme autant de justifications des violences à venir.

Face à l’escalade, la lenteur de la diplomatie

Il a fallu deux semaines d’offensives sanglantes avec près de 600 morts à ce jour et 3000 blessés pour que les diplomaties occidentales se réveillent et que le chef de l’ONU Ban Ki-moon et le représentant américain John Kerry se rencontrent aujourd’hui au Caire. Ils tentent d’obtenir un cessez-le-feu depuis l’Egypte voisine de Gaza au lendemain du jour le plus meurtrier des offensives (55 morts hier à Gaza).

Vue de l’étranger la France semble un pays où déferle la violence antisémite, après le drame d’Ozar Hatorah à Toulouse ((le nom de Mohamed Merah était scandé par des manifestants dimanche rue de la Roquette), l’affaire Dieudonné, les débordements de samedi à Barbès et dimanche à Sarcelles, et les agressions en chaîne dans les banlieues comme à Créteil le 24 mai où deux hommes portant la kippa ont été agressés et battus…

 

 

 

Election du Grand Rabbin de France : les origines de Haïm Korsia sont en Algérie

J’ai rencontré Haïm Korsia la première fois en mai 2010 à l’occasion de la publication de mon livre « Au pied du mur/Paris, Jérusalem, Ramallah » (éd. François Bourin, aujourd’hui groupe éditions Galilée, du Bord de l’eau…). Nous avions participé à une table ronde à Saumur avec le Père de la Morandais sur le conflit israélo-palestinien. L’homme n’a rien d’un grand bourgeois, et il porte l’héritage d’une histoire (il est né à Lyon en 1963), celle du départ des Français d’Algérie qui ont conservé un goût particulier pour la politique. Ses origines sont en Oranie m’avait-il confié. Une mère de Tlemcen, haut lieu spirituel non loin de la frontière marocaine, et un père Oranais. Les communautés tunisiennes et marocaines ont maintenu une tradition religieuse très ancrée dans l’intimité de la famille. Les Juifs d’Algérie placent le sacré non dans le rituel religieux mais dans le politique. Des personnalités comme Jean Daniel, Jacques Derrida, Raphaël Dray, Benjamin Stora expriment parfaitement ce que je veux dire. Haïm Korsia m’avait répondu d’emblée quand je l’avais questionné sur sa provenance, justifiant ainsi son parcours politique et religieux à la fois. Cette origine particulière explique que l’homme sait murmurer à l’oreille des banlieues.

Ami fidèle

Haïm Korsia n’est pas seulement un animal politique. Il est fidèle en amitié. Un jour de Shabbat que nous étions chez lui il y a deux ans, nous l’avons vu accueillir Chirac, déjà fortement diminué après son AVC. L’aumônier des Armées (proche de Daniel Hervouët, contrôleur général des armées qu’il m’avait présenté) a toujours gardé pour Chirac, parrain d’un de ses enfants, une amitié et une affection sincère. C’est à l’aune de sa fidélité en amitié qu’on reconnaît la valeur d’un homme.

Victoire d’un outsider

C’est à la surprise générale qu’il a devancé Olivier Kaufmann, directeur de l’école rabbinique, par 131 voix contre 97. L’assemblée du Consistoire est composée de rabbins et surtout de laïcs représentant les communautés locales et régionales. C’est un judaïsme orthodoxe moderne qui l’emporte à travers lui. Korsia est un homme ouvert, attentif à la place des femmes dans la société et partisan de la mixité. Loin des écueils de l’obscurantisme. Cette élection intervient quatorze mois après la démission du grand rabbin Gilles Bernheim, accusé de plagiats et de s’être inventé une agrégation de philosophie. Et un mois après le scandale du racket au guet au Beth din…

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Post scriptum : enfants d’Algérie…

Cette particularité des enfants d’Algérie -ce sens du politique- conduit à un échange constant sur la question des valeurs. Ainsi, n’est-il pas hasardeux que l’émission « les enfants d’Abraham » ait rassemblé trois hommes dont le dénominateur commun est l’Algérie : Korsia, dont la famille est originaire d’Algérie, le père de la Morandais qui fut officier pendant la guerre d’Algérie et Malek Chebel né à Skikda à l’Est d’Alger.

Le sang et le sol (Blut und Boden), et le temps (Zeit)

Ce jeudi 22 mai 2014, j’ai assisté à un colloque à l’Assemblée Nationale qui aurait pu s’intituler :  « Aux grands hommes la France reconnaissante ». Organisé par l’Institut universitaire d’études juives, il était consacré à quatre hommes d’Etat de la IIIè République, « haïs et persécutés comme juifs ».  Ce fut l’occasion d’entendre l’exposé d’Ilan Greilsammer, professeur de sciences po à l’université Bar-Ilan de Tel Aviv et pacifiste reconnu. De son exposé sur Léon Blum, il me semble qu’il faut retenir le rapport de l’homme politique à la Res Publica (à Rome : le Bien commun).

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Ilan Greilsammer au centre

Ce rapport à la Res Publica était celui d’un homme attaché avant tout à des valeurs. Originaire d’Alsace où ses parents étaient commerçants, Léon Blum avait réussi de brillantes études qui l’avaient conduit au Conseil d’Etat. Je rappelle qu’il contribua à l’élaboration de la notion de service public  (arrêt Compagnie générale française des tramways, 1910 ) et à l’évolution de la jurisprudence sur la responsabilité de l’administration et de ses agents (Epoux Lemonnier, 26 juillet 1918).

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Salle Colbert, jeudi 22 mai 2014 à 18 heures

Blum éprouvait une véritable dévotion et une ferveur quasi religieuse pour la République. Il ne manifestait pas un attachement à la terre (la terre des vignobles du Narbonnais, que Rome avait façonnée à son image) mais à des valeurs, l’égalité, la liberté, la laïcité, qu’il défendait.

Blum avait perdu les élections législatives en 1928. L’année suivante, suite au décès du député de la circonscription, le leader de la SFIO qu’il était depuis le Congrès de Tours a  été ‘parachuté’  à Narbonne, terre viticole mais circonscription en partie citadine, convoitée par l’extrême gauche et qui lui dédia ses suffrages. En 1929, Léon Blum fut donc député de Narbonne, et il put ainsi retrouver les bancs de l’Assemblée Nationale.

Après la guerre, certains ont voulu voir en lui une figure politique incarnant des principes universels tels Badinter ou Simone Weil. « Non, selon moi, il se sentait parfaitement français, il chérissait la France, ses poètes …La France est pour lui non le terroir, non les cimetières de Maurice Barrès (qu’il avait considéré comme son maître en littérature jusqu’à la rupture lors de l’affaire Dreyfus)  ni le vin de Narbonne, mais l’incarnation d’une pensée s’appuyant sur la justice, le droit, la liberté, la fraternité. » Les remarques de Greilsammer me semblent d’autant plus justes qu’elles mettent l’accent sur l’essentiel, à savoir la prééminence de l’esprit sur le matériel. Ce qui fonde une république, ce ne sont pas les immeubles, les frontières, les armées. Non. Ce qui fonde la république, ce sont les valeurs que l’on partage et auxquelles on croit et que les hommes comme les biens matériels viendront protéger, dans une position ancillaire. Ces valeurs sont forgées par la mémoire commune détentrice des actions passées et qui participent de la construction d’une conscience collective de ce que l’on veut faire ensemble. Cette capacité de l’agir s’élabore en fonction de l’Histoire, ce passé intellectualisé dont on tire des leçons.

La terra patria (le sol)

Tout se retrouve ici dans l’histoire de Blum : un judaïsme laïcisé, une terre romaine qu’il rencontre dans un épisode électoral à Narbonne, le rapport au temps qui s’inscrit dans une vision intellectuelle et idéaliste car il fut savoir bâtir dans l’âme.

Pour Léon Blum donc, un puissant attachement aux valeurs républicaines et un rapport à la terre qui n’est donc pas primordial. Contrairement à ce système de valeurs, rappelons que la question de l’appartenance au sol est fondamentale dans l’idéologie nazie. La race est indissociable du sol, d’où l’importance de la paysannerie (v. sur W. Darré, auteur de Blut und Boden, et sur l’importance du sol et du sang chez les nazis). Alors que le judaïsme a un rapport autre à la terre. Ce sont deux conceptions qui s’affrontent et qui puisent leurs racines dans deux mondes opposés : le monde gréco-romain et le monde juif.

Il y a une très grande différence entre la terre romaine, terra patria, et la terre au sens juif.

-Dans La cité antique, Fustel de Coulanges  explique fort bien que la terra patria est  la terre des ancêtres divinisés. Les Romains versent du vin sur cette terre, ces libations étant dévolues aux ancêtres sous la terre. A Rome, les tombes étaient sous les maisons, et les nécropoles sous les villes. Dans le monde gréco-romain, la terre a une valeur sacrée qui est confondue avec les dieux sous la terre. Il convient de leur faire des offrandes, sinon ils reviennent se venger.

-Pour Israël, la terre est à Dieu (Lévitique, ch 25, v.23) : car la terre est à moi, car vous êtes comme des étrangers domiciliés chez moi ». Rappelons qu’Israël est fondée hors sol après la libération de l’esclavage d’Egypte en plein désert, c’est à dire un lieu où la terre n’appartient à personne, et ce le temps de deux générations, quarante années. Ceux qui reviendront en Terre promise ont grandi hors sol, et garderont cette valeur en tête : la terre ne vaut rien sans la responsabilité du peuple, et sans la notion de responsabilité envers autrui. C’est en appliquant les principes de la Loi que la terre pourra rester au peuple d’Israël, dans une harmonie de justice où il n’est rien d’injustifiable. A l’image du roi Salomon, les rois et gouvernants se doivent d’être justes.

Le temps

A nouveau député en 1929 (sa première élection avait été en 1919), Blum veut graver sur les tables de la République des valeurs qui s’inscriront dans le temps. Ainsi, il deviendra chef du gouvernement du Front populaire en 1936, artisan des premiers congés payés. Je rappelle que dans ce gouvernement Blum de juin 36, trois femmes devinrent ministres dont Irène Joliot-Curie, l’une des physiciennes majeures du XXè siècle (Prix Nobel de Chimie pour la découverte de la radioactivité artificielle, 1935) et qui sans être militante féministe a oeuvré pour le droit au travail des femmes, soutenant ainsi la nécessité pour elles d’être indépendantes économiquement…

De Blum, il faut retenir un grand optimisme et une pensée politique profondément juive et laïcisée : « Pour moi, je suis trop vieux, dira-t-il à la fin de sa vie. Je ne verrai pas les Nations assises autour d’un foyer commun ». La continuité de cette pensée se retrouve dans le livre qu’a publié Lévinas en 1972 : « Humanisme de l’autre homme ». Un livre où Lévinas estime que l’antisémitisme est la haine de l’autre homme.  Blum fut très tôt victime d’antisémitisme, désigné  par Léon Daudet (l’Action française, 2 sept 1933) comme « un hybride ethnique et hermaphrodite », coupable selon Gide de promouvoir « un possible avènement de la race juive » ou de vouloir imposer le shabbat à cette vieille société chrétienne qu’est la France (sic!). Son histoire incarne celle de l’antisémitisme qui prit une nouvelle forme au XXè siècle, en correspondance avec la montée du nazisme outre-Rhin…  il sera d’ailleurs victime d’une agression le 13 juin 1936 boulevard Saint Germain.

Le sang

Alors que se met en place en France une politique sociale avec le Front Populaire, le régime nazi vote en Allemagne les lois raciales, basées sur le sol (en 1933 sur la propriété paysanne), le sang, la race (1935, lois de Nuremberg ayant pour but de réduire la proportion de sang juif dans la race allemande).  Les lois raciales étaient saluées outre-Rhin comme de grands progrès pour l’humanité. La condamnation du métissage était justifiée par le souci de ne pas « abâtardiser le peuple allemand avec le sang de l’Ennemi enfin identifié. Les Allemands pouvaient donc grâce au droit constituer une communauté de sang, renonçant à leur liberté pour cette communauté. L’influence du racialisme (Gobineau) enracina ce dogme de l’inégalité des races et de la supériorité de la race de sang germanique, faisant du sang une valeur essentielle, fondatrice du peuple allemand, de sa communauté (Gemeinschaft). Dans l’édifice idéologique nazi, la primauté du groupe sur l’individu permet le maintien et la pureté de la race, objectif de l’Etat et de chacun. L’individu seul ne porte aucune valeur : il en porte en tant que membre de la communauté qui en détient une par le sang que chacun a en commun.  » L’Etat devra faire de la race le centre de la vie de la communauté : veiller à ce quelle reste pure » écrit Hitler dans MK, ajoutant : « Ce qui est l’objet de notre lutte, c’est d’assurer l’existence et le développement de notre race et de notre peuple, c’est de nourrir ses enfants et de conserver la pureté du sang, la liberté et l’indépendance de la patrie, afin que notre peuple puisse mûrir pour l’accomplissement de la mission qui lui est destinée par le Créateur de l’univers. »

Ce n’est ni la fascination pour Hitler ni la peur qui ont conduit les nazis à leur funeste dessein, mais ce système de valeurs (du sang, de la race et du sol) auquel ils ont cru, s’appuyant sur un discours métaphysique et biologique.