Panser, ou penser la démocratie ?

Comment soigner la démocratie française ? Soigner n’est pas guérir. Soigner signifie panser les plaies d’un pays lacéré par nombre d’attaques. On dénombre celles du terrorisme qui a ensanglanté la France en particulier depuis 2012. Ce terrorisme est le fruit d’une faille dans l’adhésion aux valeurs républicaines : ceux qui le revendiquent ne se reconnaissent pas dans le modèle  républicain.

Complexes sont les coups portés à la machine républicaine qui s’adossait jusque là à l’Etat, lequel s’adressait aux citoyens « égaux en droit » selon le principe affirmé dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en son article 2. La construction de l’Etat français s’est historiquement appuyée sur ce principe : l’Etat s’adresse non à des communautés, mais à des citoyens. Or l’avènement du communautarisme ces dernières années a changé ce dogme et et engagé une mutation. Peu à peu, les références identitaires religieuses ou ethniques se sont imposées. Dans les média, miroirs de la société, la présentation de chaque invité ou expert appelé à s’exprimer passe par l’identification de sa communauté :musulman, juif, chrétien noir, beur, blanc… Cette identification prévaut en préambule sur le fait d’être français, d’être un Français.

La fin de l’exception française ?

Cette mutation progressive  est liée au retour du religieux. Certains s’en offusquent après la laïcité  proclamée comme dogme immuable  depuis 1905 en France. Mais le réel s’impose à tous : l’Etat est laïque mais l’organisation de ses institutions se calque sur le religieux. La foi dans le politique vacille et dans le même temps le théologique double la voilure.  Toute la question est : qui vaincra dans ce combat ? Le système républicain est malmené et le rapport entre les individus et l’Etat  change de nature : il était jusque là une exception bien française, liée à une conception de l’Etat-Nation « un » face aux individus (individus sans référence à une communauté sauf la communauté française). Alors faut-il se laisser aller à la tentation communautariste comme les pays anglo-saxons ? A-t-on d’ailleurs véritablement le choix ?

 Ces questions illustrent une fracture  qui s’impose au sein de la société française : c’est l’identité même du peuple français qui est discutée comme fondement de la démocratie. L’identité devient la question centrale et les options politiques, à savoir l’affrontement gauche/droite, s’estompent. Ainsi, sur les prérogatives régaliennes de l’Etat comme la sécurité, il n’existe plus de clivage et le consensus est total si l’on excepte l’extrême-gauche qui ne veut plus gouverner. Il en est de même concernant le mariage pour tous qui appelle l’adhésion de tous hormis l’extrême-droite. En revanche, la question de l’identité -comme celle afférente de l’immigration- reste hautement sensible et suscite un questionnement continu et un déchirement frontal dans les opinions. Le livre de Finkielkraut « L’identité malheureuse » illustre parfaitement  cette fracture. Ce qui est intéressant, c’est ce discours de l’académicien qui rappelle dans une grande plainte que sa famille n’a eu de cesse de s’intégrer dans la nation française, y trouvant là une nouvelle forme d’identité. D’une famille juive d’Europe centrale comme il aime à le rappeler, Finkielkraut est ainsi un fils de la Haskala. Les traditions juives ont été perdues au profit d’une sécularisation bénéfique, les enfants de la Haskala s’étant intégrés dans le monde en occupant des charges honorifiques dans la République : professeur de philosophie à l’école polytechnique pour Finkielkraut. Lorsque le philosophe dénonce un communautarisme clivant au sein de la société française, il  condamne l’absence de volonté de copier ce modèle d’intégration républicaine qu’on adopté ses parents. Pour Finkielkraut, ce renoncement à cette identité primitive juive s’est fait dans le cadre de l’Etat moderne (au profit de la mère-Nation généreuse et adoptante) qui octroie des droits mais engendre aussi des devoirs. Aussi lui est-il difficile d’entendre les discours aujourd’hui de ceux qui refusent ce modèle d’intégration -d’autant qu’il n’est plus réclamé ce renoncement à l’identité primitive comme ce fut le cas jusque dans les années 2000. Cette identité primitive est revendiquée comme essentielle par les jeunes générations. Elle est même brandie comme un droit, le droit d’appartenir à l’une des  communautés dans un pays où n’était reconnue jusque là -ô spécificité française- que la communauté nationale. Cette identité primitive est le fruit de l’individualisme moderne que la « globalisation » amplifie.

Chronique d’un Etat qui passe…

Le processus d’individualisation s’aménage dans une société où l’Etat souverain revendique « le monopole de la contrainte physique légitime » selon l’expression weberienne. C’est en cela que l’on reconnait l’Etat moderne : en ce qu’il autorise les individus à être sujets de droit hors des communautés. Mais lorsque ressurgissent ces communautés avec le clanisme antique, il est temps de s’interroger sur l’affaiblissement de la souveraineté de l’Etat.

 

Le labyrinthe du silence, l’interprétation cinématographique du droit

Sorti en salles en France le 29 avril, je n’ai vu ‘Le labyrinthe du silence’ que jeudi soir. Chose étonnante, c’était dans le petit cinéma de la rue Saint André des Arts au Quartier latin où j’étais allée autrefois…

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Le film traite exactement du même propos que mon livre « Bourreaux et survivants  Faut-il tout pardonner ? », à savoir le long silence qui a suivi la guerre en Allemagne en particulier dans les tribunaux allemands.

L’histoire : en 1958 en Allemagne, un jeune procureur met la main sur des documents prouvant les exactions des Nazis à Auschwitz. C’est un journaliste qui le met sur la piste. Il se lance alors dans l’instruction d’un procès, mais il se heurte à un mur de silence dans l’Allemagne de l’après-guerre. Le scénario rapporte avec justesse la réalité de la période post-nazie, celle du recyclage des anciens SS et SA, celle de l’impossibilité de juger les 9 millions d’Allemands qui avaient pris leur carte en 1944 au parti nazi. Tout le film est bâti autour de la notion de responsabilité personnelle, dans la veine de Schelling et de la notion de conscience de soi. En filigrane court l’idée que l’homme qui représente tout un mouvement de pensée juridique -ce jeune procureur- porte une histoire. Celle-ci est une manifestation de la conscience historique que le jeune magistrat (candide et représentant le Bien) incarne, laquelle permet aux Allemands de prendre conscience de leurs actes collectifs, lesquels ont constitué l’Histoire. Le jeune magistrat engage alors la volonté de tous par le droit -et donc la volonté du peuple allemand- d’appliquer la justice, parce que « la réponse à Auschwitz, ce ne peut être que quelque chose de juste », lui fait dire le réalisateur.

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Le labyrinthe du silence, sorti le 29 avril 2015, de Giulio Ricciarelli.

2015 : les derniers SS échappent à la justice

Et si le procès actuellement en cours d’Oscar Gröning, l’ancien comptable d’Auschwitz, était le dernier procès des SS ? Le 28 mai dernier, l’enquête sur Gerhard Sommer âgé de 93 ans était close officiellement pour cause de démence, l’homme ayant été déclaré médicalement inapte à subir son procès. Aussitôt, le  Centre Simon Wiesenthal déplorait le retard qu’avait pris l’enquête judiciaire sur cet ancien SS Untersturmfuehrer, lequel a joué un rôle actif dans le massacre de 1944 de plus de 300 civils italiens dans le village de Sant’Anna di Stazzema en Toscane. Sommer avait été mis en examen en Allemagne en 2002 et avait été reconnu coupable et condamné (in absentia) en Italie à la prison à vie pour son rôle dans le meurtre de ces centaines d’Italiens. Dans un communiqué, le chasseur de nazis du centre Wiesenthal, le Dr Zuroff déplore : « The fact that the prosecutor in this case issued a statement indicating that had Sommer been prosecuted, he would « in all probability been charged with 342 cases of cruel murder with reprehensible motives, » clearly underscores the failure of the Hamburg state prosecutors to complete this case early enough to insure that the accused could be prosecuted and punished for his heinous crimes. The fact that he was able to elude justice despite the fact that he has been under investigation for thirteen years, is yet another stain on the poor record of the German judiciary, despite the praiseworthy efforts currently being invested in Nazi war crimes investigations by the Zentrale Stelle and local prosecutors. » La même semaine, le 22 mai, un autre ancien SS nonagénaire, Vladimir Katriuk, est décédé au Canada. L’homme s’était reconverti dans l’apiculture. Il était poursuivi pour le bain de sang de Katyń en Russie Blanche, où 149 villageois ont été brûlés dans une grange. Pendant la guerre, la Russie blanche a perdu un quart de sa population et 800.000 juifs. // Les deux nazis les plus recherchés ne peuvent plus être poursuivis: ils figuraient en haut de la liste des nazis les plus recherchés du centre Simon Wiesenthal, liste qui est mise à jour chaque année et dont voici le teneur en avril 2015 : :

1. Gerhard Sommer – 93 – Allemagne (massacre de centaines de civils à Sant’Anna di Stazzema) 2. Vladimir Katriuk – 93 – Canada (meurtre de nombreux juif et non-juifs dans diverses locations) 3. Alfred Stark – Allemagne (meurtre de nombreux prisonniers italiens à Kefalonia) 4. Johann Robert Riss – Allemagne (meurtre de civils près de Padule di Fucecchio) 5. X – Danemark (meurtre de juifs à Bobruisk) 6. Y – Allemagne ( complice de meurtres de juifs hongrois) 7. Z – Norvège ( meurtre de juifs dans de locations variées) 8. Oskar Groening- 94 – Allemagne (complice de meurtre de juifs hongrois) 9. Algimantas Dailide- 93 -Allemagne – (arrestation de juifs et de polonais exécuté par des nazis) 10. Helmut Oberlander – 91 – Canada ( a servi dans l’Einstazkommando 10a qui fit partie de Einsatzgruppe D, qui a tué près de 23.000 juifs et civils)

Il reste en cours actuellement une douzaine d’enquêtes préliminaires en Allemagne, mais leurs chances d’aboutir sont compromises par l’âge des suspects.

J’en fais état dans mon livre :

Bourreaux et survivants  Faut-il tout pardonner ?éd. Lemieux éditeur. Paris mars 2015

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Voyage à Troyes, ville-symbole, sur les traces de Rachi

Rachi (1040-1105 de l’ère chrétienne), grand exégète de la Torah et du Talmud, a fortement influencé la pensée juive. En retournant aux sources des textes bibliques, en exigeant une compréhension réelle de leur signification littérale, Rachi pose les bases de  » l’école exégétique de France du Nord », c’est-à-dire du pays de langue d’Oïl qui restera telle jusqu’à l’Ordonnance de Villers Cotterêts (1539).

Me voici de passage à Troyes, où était établie avant 1870 ( à l’invasion prussienne) une branche de ma famille, laquelle est originaire d’Alsace en grande partie. La ville de Troyes est symbole, au sens grec : dans la Grèce antique, le symbole, objet brisé, devait permettre aux morceaux séparés de s’emboîter parfaitement, ce qui était le moyen de reconnaissance des deux porteurs de morceaux. Ainsi, le symbole porte une double force, celle qui rejoint les morceaux d’une origine commune et celle qui porte vers l’extériorité. DSCN6774

Institut Universitaire Européen Rachi, Troyes, mai 2015

Commentaires talmudiques du XIème siècle

Au XI ème siècle, les commentaires talmudiques sont écrits en araméen mâtiné d’allemand, de français et de champenois. Rachi, qui utilise le dialecte champenois, étudiera et éclairera ces textes tant soit éloignés de l’origine. Il opérera une sorte de décryptage… DSCN6773

Les foires de Champagne permettent des échanges entre de nombreuses communautés. Troyes est un carrefour intellectuel autant que de négoce.

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Rue Champeaux, qui devient ensuite rue de la Monnaie à Troyes

Les rabbins créent les premiers synodes où ils peuvent confronter leurs problèmes. Ils viennent de toute la France du Nord, de Paris, du Poitou, de l’Anjou mais aussi de la Rhénanie. C’est donc à Troyes, lors d’un de ces synodes qu’il est décidé que « la loi de ton pays est ta loi ». Cette décision, toujours évidemment appliquée aujourd’hui, a permis aux juifs de s’intégrer dans le monde moderne …

Reconnaître un Etat palestinien ? (2)

Alors que cette semaine l’Assemblée nationale doit se prononcer sur la question, le vœu déposé par le groupe Europe Ecologie-Les Verts demandant la reconnaissance de l’Etat de Palestine vient d’être adopté ce vendredi 21 novembre par la majorité de gauche du Conseil régional d’Île-de-France. Ce texte demande à la France de reconnaître la Palestine comme un Etat indépendant sur la base des frontières de 1967 -avec Jérusalem comme capitale des deux Etats. Pour le président du groupe des écologistes Mounir Satouri, « la reconnaissance de la Palestine crantera une étape importante sur le chemin d’une paix juste et durable en Palestine. Ce n’est qu’une étape qui devra engager ensuite la France plus fermement en vue de garantir la sécurité des deux Etats, dans des frontières sûres et reconnues ». Un vœu qui n’engage en rien l’Etat français mais qui manifeste la volonté (des écologistes et d’une partie de la gauche française) d’une reconnaissance politique en faveur de la paix. Les événements survenus en juillet (affrontements le 13 juillet 2014 rue de la Roquette devant la synagogue Don Isaac Abranavel suite à la manifestation de soutien aux Palestiniens dénonçant « l’agression israélienne contre Gaza », manifestations et violences le 20 juillet à Sarcelles qui ont fait dire au maire de Sarcelles Mr Puponi qu’une « horde de sauvages a basculé dans l’antisémitisme primaire »)  comptent dans cette décision. Ce vœu propose un acte politique dans une situation devenue inextricable sur le terrain. Tout d’abord, la France par ses autorités politiques veut affirmer que le conflit israélo-palestinien ne s’importera pas sur son territoire, refusant de voir là un conflit religieux s’inviter en terre laïque et républicaine. Pour certains parlementaires socialistes, dont l’ex-ministre Benoît Hamon, la solution est donc politique et passe par la reconnaissance d’un Etat palestinien par la France. Mais, et c’est le deuxième point, la vie en Israël et dans les territoires est devenue un enfer. Voitures-béliers qui s’attaquent aux piétons, tuerie dans une synagogue, affrontements permanents…  la violence est extrême et ne provient d’aucune cellule terroriste organisée mais d’actes individuels aiguisés par les réseaux sociaux extrémistes, alors que progressent les fondamentalismes religieux. Enfin, la situation est devenue inextricable du fait de la colonisation qui se poursuit ; elle a profondément modifié la Cisjordanie, rendant impossible l’unité d’un territoire qualifié de « peau de panthère » par les Palestiniens.

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Ma’ale Adumim, colonie à 7 km à l’est de Jérusalem, photos MPS

La construction du Mur de séparation a amplifié le phénomène… DCIM100MEDIA   Jérusalem, mur de séparation, ancienne route de Jéricho 

Un héritage qui laisse augurer l’affrontement des fauves dans un pays situé désormais à mille ans du sionisme laïc et démocratique originel ( dans lequel l’Etat hébreu est né). Dans ces conditions, l’avenir de deux Etats peut sembler compromis avant même une reconnaissance unanime des Etats occidentaux…

Photos MPS

Reconnaître l’Etat palestinien ?

L’Assemblée nationale se prononcera le vendredi 28 novembre prochain sur une résolution invitant le gouvernement à reconnaître l’Etat palestinien. L’ancien ministre Benoît Hamon est l’initiateur de cette proposition portée par les députés socialistes, sous la houlette d’Elisabeth Guigou (présidente de la Commission des Affaires étrangères à l’AN), proposition qui n’engagera pas le président de la République. Pour rappel, c’est dans la ligne de la position historique du Parti socialiste, exprimée dans le discours de Mitterrand à la Knesset en 1982 et qui demandait la coexistence de Deux Etats dans les frontières de 1967, avec Jérusalem pour capitale commune. Pour information, je renvoie à mon livre, Au pied du Mur, Paris Jérusalem Ramallah (éd. François Bourin, Paris 2010) publié au lendemain de l’élection de Barak Obama et augurant les changements de la politique américaine au Moyen Orient.

 

La tension est extrême ce mois de novembre 2014, après un été d’affrontements. Les contrôles sont renforcés dans tout le pays.

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L’esplanade du Mur à gauche. Au fond la coupole dorée du Dôme du Rocher. 

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Jérusalem. Mur des Lamentations.

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Jérusalem, vue depuis le Mont des Oliviers

Négociations de paix au point mort

Pour les socialistes, il s’agit d’un « acte politique fort » au moment où les partisans de la paix israéliens et palestiniens ne parviennent pas à se faire entendre. Les communistes ont annoncé vouloir déposer un texte tout aussi fort symboliquement au Sénat (le 11 décembre), alors que de nouveaux actes de violence ont eu cours ces derniers jours en Israël, depuis les frappes sur Gaza au mois de juillet, et que l’on craint de nouveaux attentats dans les jours qui viennent. Le moindre événement d’importance peut entraîner l’embrasement de la région.

Un meuble Ikéa gratis 

Il s’agit d’une initiative des députés socialistes pour relancer un processus dont l’issue est politique, selon les représentants des démocraties occidentales. Avec des conditions, telle celle rappelée dimanche à la radio par Robert Badinter, l’ancien ministre de la justice socialiste disant que s’ « il y a reconnaissance, il faut qu’elle soit réciproque ». Outre-Manche, la Chambre des Communes britannique a proposé au gouvernement de reconnaître la Palestine en tant qu’Etat : le gouvernement devrait reconnaître « l’Etat de Palestine au côté de l’Etat d »Israël au titre de contribution à l’établissement d’une solution négociée à deux Etats ». Avec cette annonce (certes modérée et qui n’engage pas le gouvernement britannique), les Britanniques n’ont pas été recalés au rang d’as du bricolage comme les Suédois, lesquels ont hérité du titre après avoir reconnu l’Etat palestinien par décret le 30 octobre dernier. Pour rappel, le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman avait aussitôt déclaré que le Moyen-Orient était « plus complexe que « l’assemblage d’un meuble ikea ». Son homologue suédoise, la ministre Margot Wallstrom, a ensuite réagi en déclarant qu’elle serait « heureuse d’envoyer à M. Lieberman un meuble Ikea à assembler ». « Il comprendra que cela nécessite un partenaire, de la coopération et un bon manuel « … Finalement, les grandes idées des démocraties occidentales en matière de paix sont toujours une affaire de mode d’emploi.

14-18 : une France qui commémore, une Allemagne qui questionne

Le 11 novembre 1918, l’armistice met fin à la Grande Guerre. La veille encore, des hommes se livrent à des combats acharnés et meurent au front. Les Allemands ne veulent pas desserrer l’étreinte. Et le jour même de la paix il meurt encore des soldats. La France n’a jamais cessé de commémorer la Grande Guerre avec  une grande conscience et une certaine fierté. Qui n’a pas eu un aïeul tombé au front ? Quelle famille n’a pas été touchée par ce moment de la « brutalisation des masses » telle que la désigne l’historien américain d’origine allemande George L. Mosse* ? 14-18 Cartes postales  Guerre de 14-18 Début de l’offensive  en 1914 : « Mon vieux Guillaume, fais ta valise… » Cartes familiales.

Mais pour l’Allemagne, l’hommage à ses soldats de la Grande Guerre est plus complexe. Le conflit s’inscrit dans la continuité de 1871 et de la rivalité franco-allemande. Deux conceptions de l’Etat-nation s’affrontent déjà depuis le début de ce XXème siècle, et que les publicistes ont théorisées à travers les notions d’Etat-nation politico-subjectif et celle opposée d’Etat-nation ethno-objectif, laquelle émet l’idée d’une communauté de gens d’une même ethnie au-delà des frontières (qui justifiera l’Anschluss en 1938). Ces deux conceptions s’affronteront vingt ans plus tard avec l’entrée du nazisme sur le champ de bataille. Au moment de rendre hommage aux soldats de 14-18, les questions Outre-Rhin sont celles qui émanent d’une prise de conscience particulière : quelle est la responsabilité de l’Allemagne ? Quels facteurs ont particulièrement compté dans l’Allemagne de Weimar ? Qu’est-ce qui a donné Hitler et le nazisme ? Droit 14-18 Pour le droit et la civilisation, Guerre de 14-18 le conflit des Etats-nations (cartes familiales)

Une commémoration qui a lieu alors que les Etats-nations font l’objet de débats voire d’élections ( la Catalogne le 9 novembre dernier avec la consultation référendaire inconstitutionnelle organisée par la Généralité de Catalogne, l’Ecosse en septembre dernier, l’Alsace en avril 2013), dans une Europe où progressent les nationalismes et l’extrême-droite (rappelons par exemple la présence de ministres nationalistes dans le gouvernement du Premier ministre belge Charles Michel).

* »De la Grande Guerre au totalitarisme« 

Droit nazi : « l’échec des divisions blindées du droit » à la Cour de cassation

C’est en Grand’Chambre de la Cour que s’est tenue une conférence sur le droit nazi ce jeudi 16 octobre 2014.

(pour mémoire, mon post du 25 février 2013 sur le colloque organisé par le Conseil d’Etat  intitulé « Faire des choix ? Les fonctionnaires dans l’Europe des dictatures 1933-1948. » Le colloque organisé avec l’EHESS les 21, 22 et 23 février 2014 explorait l’action de l’appareil d’Etat au temps de l’Occupation. Utilisant le droit et s’appuyant ainsi sur une légitimité formelle, les fonctionnaires devaient servir l’Etat et obéir aux ordres reçus… obéir jusqu’où ? Quand le droit ne protège plus l’individu et qu’il attente à la dignité humaine, les fonctionnaires les plus zélés n’ont-ils pas un devoir de désobéissance au nom de la loi morale ?…)

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Grand’Chambre de la Cour de cassation

Conférence opportune en ces temps où l’antisémitisme inquiète, et à l’initiative du magistrat Denis Salas, secrétaire général de l’A.F.H.J. qui m’a rappelé lorsque je suis entrée dans la salle ce jeudi 16 octobre que le  procès de Dreyfus s’était tenu là… Aujourd’hui, le tableau accroché au mur au-dessus de la Cour représente une femme, effigie royale à la tête couronnée telle la justice souveraine ; ce tableau n’a pas été toujours là comme le prouve l’illustration ci-dessous : un Jésus crucifié qui était là lors de l’arrêt prononcé par la Cour en 1906 concernant le capitaine Dreyfus, voir illustration ci-dessous. La présence d’un tableau du Christ en croix était hautement symbolique, puisqu’il s’agit d’un rappel pour les chrétiens du fait que Jésus a été condamné par les Juifs. Cette lithographie de 1906 exprime à quel point, jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat (adoptée le 9 décembre 1905 à l’initiative d’Aristide Briand), le religieux était présent au sein de la justice française, à travers des éléments marquant l’inconscient collectif … et les juristes !

La Cour de cassation est la juridiction suprême en France, « juge des décisions du juge » et chargée de vérifier l’exacte application du droit par les juges du fond. Elle est l’héritière du Conseil du roi, plus précisément en son sein du Conseil des parties, dont Charles V précisa le rôle.

Grand'chambre de la Cour de cassation. Dessin de L. Sabattier (1899). Don de M. Charles Dreyfus.

Grand’Chambre de la Cour de cassation, début du XXè siècle, du temps du procès d’Alfred Dreyfus.

C’est là que le 12 Juillet 1906, la Cour, toutes chambres réunies, a annulé sans renvoi le jugement rendu à Rennes en 1899, et prononcé « l’arrêt de réhabilitation du capitaine Dreyfus ».

Dans ce lieu hautement symbolique donc, comme cela a été souligné, un historien  (et non juriste), M. Johann Chapoutot, a donné une conférence le soir sur le droit nazi.

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Pour rappel : remarques personnelles

J’ai toujours aimé la précision, j’ai toujours évalué l’importance des détails, cela explique sans doute mes études de droit…le positivisme juridique est dénoncé par les juristes nazis comme un signe de la « judaïcisation » du droit. Tout raisonnement juridique pensé en terme universaliste est pour ces derniers soit juif soit victime de l’emprise juive. Ainsi, le droit est pensé par les nazis comme une production du sang en vue de la protection de la race allemande, et en cela il est senti comme une justification morale. Penser le droit en fonction du groupe (la communauté) auquel il appartient : en cela, pour l’idéologie national socialiste, le droit est ce qui profite au peuple, à la « race » allemande… Le droit est ainsi une arme -une arme de destruction massive- pour les nazis. Par lui, le nazisme s’est insinué dans le sang et l’esprit du plus grand nombre à travers le statut juridique institué par les lois de Nuremberg, s’imposant aux millions d’Allemands et adopté de façon mécanique.

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De nombreux juristes nazis

L’historien rapporte les rares procès politiques dans l’Allemagne nazie (procès des conjurés du 20 juillet 44 et celui de 1933 pour l’incendie du Reichstag), soulignant par ailleurs la doxa nazie : l’oppression mentale totalitaire a pour objectif de mettre en valeur la race allemande., car selon les nazis il y a un affaiblissement biologique des Allemands en raison de phénomènes liés à la modernité (déracinement, homosexualité, baisse de la natalité), ainsi qu’un complot mondial contre l’Allemagne comme entité biologique. Ceci conduira les nazis à vouloir renforcer l’identité biologique des Allemands avec les lois raciales. L’exposé est intéressant pour les développements concernant les juristes nombreux qui travaillent pour le parti nazi depuis les années 1920 comme l’avocat Hans Frank, et qui par ambition politique ont choisi de faire carrière rapidement grâce au NSDAP dans un pays de longue tradition juridique, l’Allemagne. D’ailleurs, souligne le conférencier, les magistrats n’adhèrent pas au parti nazi, ils sont plutôt proches de la droite conservatrice incarnée par le DNVP et ils trouvent les jeunes juristes « trop plébéiens » à leur goût. La jurisprudence qu’ils édictent sous Weimar a été très favorable à la droite traditionnelle, ils sont loin d’être des révolutionnaires. C’est d’ailleurs sur le consensus anti-bolchévique que ces derniers vont trouver les membres du parti nazi fréquentables.

Instruments politiques, les procès sous le nazisme

Les nazis savent utiliser un procès comme instrument politique. Hitler en 1924 après son putsch raté l’année précédente transformera son plaidoyer au cours du procès, en réquisitoire contre le Traité de Versailles. Mais le droit peut également s’imposer en véritable garde-fou comme cela a été le cas lors du procès des incendiaires présumés du Reichstag (28 février 1933) à Liepzig, dont l’instruction a été rondement menée en 6 mois et qui commence le 21 septembre 1933. L’historien développe à quel point la justice fonctionne bien, les magistrats respectant les règles de droit :  le procès grâce à cela va tourner à l’avantage du bulgare Georgi Dimitrov, haut dignitaire de l’Internationale Communiste et futur chef du Komintern. L’un des accusé, Van der Lubbe, est condamné à mort, alors que le Bulgare et ses deux acolytes sont acquittés par le tribunal nazi…En prison, le Bulgare -qui parle allemand- a lu toute la procédure allemande. Dans les échanges contradictoires, il prend le dessus, au point que l’avocat général ne réclame pas la mort pour l’accusé (voir l’essai de Thierry Wolton, Rouge-brun, J-C Lattès 1999). Le procès est donc un échec pour le régime nazi, pourtant il avait été orchestré dans le plus pur style des procès politiques avec des dossiers à charge constitués dans l’urgence. Toutefois, la même année, la suspension des droits fondamentaux (l’abrogation du principe Nullum crimen, nulla poena sine lege qui rend la loi rétroactive) accompagnera l’arsenal législatif accordant au Reich un pouvoir accru.

Les lois de Nuremberg sont adoptées deux ans plus tard, en particulier la Gesetz zum Schutze des deutschen Blutes und der deutschen Ehre (Loi sur la protection du sang allemand et de l’honneur allemand), le 15 septembre 1935…  ouvrant la voie de ce qui donnera lieu à l’imprescriptible.*

cour cassCour de cassation, Grand’chambre, Napoléon en haut à gauche, et la justice souveraine 

*Ce sera l’objet de mon prochain livre.

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L’exemplarité des procès politiques : le procès de Heinz Barth

Je voudrais rappeler cette histoire méconnue. Heinz Barth qui avait été l’un des officiers de Das Reich au moment du massacre d’Oradour-sur-Glane a vécu longtemps dans l’ex-RDA sous une fausse identité avant d’être démasqué puis jugé et condamné en 1983 par un tribunal de l’ex Allemagne de l’Est pour crimes de guerre commis en France. Lors du procès, il s’était exprimé ainsi :

« Le chef de la compagnie m’a donné l’ordre (…) de tuer les citoyens français dans la grange (…) A l’intérieur, les hommes étaient très énervés (…). Alors j’ai ordonné: « Feu! » et tous ont tiré. Moi-même, j’en ai tués 12 à 15. Ils ont été tués en moins d’une minute. »

Heinz Barth a recouvré la liberté en 1997 pour raisons de santé liées à son âge (il avait alors 76 ans) et pour avoir exprimé des regrets. Ces regrets font figure d’exception parmi les dignitaires ou officiers nazis. Le fondateur de l’association des fils et filles des déportés juifs de France, Serge Klarsfeld, avait déploré à cette occasion que «le principal responsable de ce crime affreux (celui d’Oradour), celui qui avait autorisé son exécution, le général Heinz Lammerding, qui vivait en République Fédérale d’Allemagne, (soit) mort impuni»

Le procès en RDA de Heinz Barth avait eu valeur exemplaire pour le régime communiste qui voulait se distinguer de la RFA, et en cela il s’était agi d’une condamnation politique et symbolique. Le procès politique est l’émanation de la puissance de l’Etat. Il représente un enjeu pour le pouvoir souverain qui va ainsi user symboliquement de l’affirmation de sa puissance. Ce dernier va se servir d’une scène de justice  pour affirmer publiquement ce que risque celui qui le défie, stigmatisant ainsi publiquement la personne. L’objectif est donc moins de punir que d’affirmer l’autorité politique en mettant en scène la dégradation publique de l’offenseur. Les procès politiques n’ont cessé de revêtir des formes diverses au cours des siècles dans l’histoire de l’Europe. Pour rappel celui des Templiers orchestré par Philippe le Bel, exemple d le plus éclatant de l’affirmation du pouvoir royal dans une mise en scène particulièrement cruelle, ou encore celui du surintendant Fouquet à l’avènement du règne de Louis XIV pour ne citer que ceux-là…

La Corse que Hoffmann aurait pu raconter dans ses Contes fantastiques

Si l’on écrit quelqu’histoire surnaturelle, autant y mêler des éléments de réalité matérielle qui la rendront d’autant plus vraisemblable. C’est ainsi qu’Hoffmann imprégnait ses Contes… Mérimée s’était inspiré de la méthode en écrivant Mateo Falcone. L’histoire s’y déroule au-dessus de Porto Vecchio, en montant vers Focialta, dans « des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles… »

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Vue de Porto Vecchio depuis le maquis, photographiée en août 2014 de la forêt de l’Hospedale.

Prosper Mérimée avait écrit la nouvelle en 1828, avant de se rendre pour la première fois en Corse quelques années plus tard, en 1839. Elle fut publiée en mai 1829 dans la Revue de Paris. L’homme éclairé qu’il était, sut ajuster ensuite quelques détails pour éviter tout rapprochement avec des situations locales.

Mérimée qui fut bachelier en droit puis licencié dans cette discipline en 1823 à l’âge de 21 ans écrivit ensuite Colomba après son voyage dans l’île en 1839. L’histoire de cette vendetta contée par Mérimée attisa les haines qui couvaient sous la cendre dans le sud de l’île depuis que l’homme qui avait inspiré le héros Orso avait tué ses deux ennemis en 1833. C’est ainsi qu’il fut à son tour assassiné sur la route menant à Sartène en 1849, figurant qu’en Corse le sang ne sèche jamais.

Mais au-delà des monts de cette île de montagnes dans la Méditerranée, on pourra aussi trouver universel ce goût de la vengeance, et qu’illustre cette citation en tête du chapitre premier de Colomba : « Pour faire ta vendetta, sois-en sûr, il suffira d’elle » –Vocero du niolo.

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Plage de San Ciprianu

31 juillet 2014

Golfe de Porto Vecchio

L’antisémitisme en France selon Klarsfeld

Ce mercredi 16 juillet, Serge Klarsfeld a participé à Paris à la commémoration en souvenir des victimes de la rafle du Vel d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, il y a 72 ans. Ce fut l’occasion pour le chasseur de nazis de tenir un discours très ferme condamnant « l’antisémitisme de certains musulmans », regrettant l’indifférence d’une partie des Juifs de France à ce qu’il se passe et estimant qu’il n’y a pas de discours politique suffisamment ferme en France contre l’antisémitisme. Serge Klarsfeld ne mâche pas ses mots, l’homme dont le père a été déporté à Auschwitz quand il était enfant a consacré sa vie à traquer les nazis.

 

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 Photos Evelyne Goldman

Il sera présent bien sûr lors du discours que doit prononcer le Premier Ministre Manuel Valls ce dimanche quai de Grenelle à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites.

Sergeklarsfeld