Procès de l’ancien SS Hubert Zafke : un avertissement pour les générations futures

Les procès politiques ont comme particularité d’être exemplaires. L’exemplarité a pour fonction de poser une marque de référence pour le futur. Lundi 29 février, Hubert Zafke, 95 ans, a comparu devant les juges de Neubrandenburg.

 

Une douzaine de procédures …

Le dossier fait partie d’une douzaine de procédures encore en cours contre d’anciens SS, dont celle de Reinhold Hanning ancien garde d’Auschwitz comme Mr Zafke, jugé à Detmold depuis l’ouverture du procès ce 11 février 2016.

 

Hubert Zafke s’était engagé à 19 ans dans les Waffen SS. Ce fils de paysan avait rejoint le « service sanitaire » d’Auschwitz en octobre 1943. L’accusation lui reproche d’avoir été de garde à Birkenau lors de l’arrivée de 14 convois de déportés à la fin de l’été 1944 (entre le 15 août et le 14 septembre 1944), dont 3.681 occupants ont été immédiatement gazés. Il était probablement là lors de l’arrivée d’Anne Frank et sa famille puisque les Frank avaient quitté Westerbork le 2 septembre pour arriver à Auschwitz 3 jours après un voyage en train très éprouvant.

Ces poursuites 70 ans après la fin de la guerre  illustrent la volonté allemande que je qualifie de tardive de juger  « jusqu’au dernier » les criminels du IIIe Reich, après des décennies d’un bilan judiciaire quasi inexistant. Je dresse le bilan de cette « dynamique judiciaire tardive dans mon dernier livre intitulé « Bourreaux et survivants Faut-il tout pardonner ? » (Lemieux éditeur) page 86.  Page 97, je rappelle que 50 000  anciens criminels nazis ont bénéficié jusqu’en  2001  (date à laquelle le Bundestag vota une loi y mettant fin) de pensions militaires. Le comptable d’Auschwitz Oscar Gröning avait été condamné à 4 ans de prison en juillet dernier.

C’est l’ancien ministre de l’intérieur de RDA devenu avocat à succès Peter-Michael Diestel qui assure sa défense. Il habite près de Neubrandenbourg où il s’était installé avec sa famille. Le nonagénaire encourt de trois à quinze ans de prison pour « complicité de meurtres aggravés ».

A lire sur ce blog :

https://mariepierresamitier.com/2015/06/02/les-derniers-ss-echappent-a-la-justice/

https://mariepierresamitier.com/2015/04/23/oskar-groning-une-demande-de-pardon-historique-aux-victimes-de-lholocauste/

https://mariepierresamitier.com/2015/07/26/le-labyrinthe-du-silence-linterpretation-cinematographique-du-droit/

https://mariepierresamitier.com/2015/05/08/la-veritable-histoire-du-8-mai-1945/

Du toit de l’Europe

Les eurosceptiques pointent du doigt le chaos aux portes de l’Europe ce jeudi 3 mars 2016. A la frontière entre la Grèce et la Macédoine, des milliers de « migrants » (terme usité désormais pour désigner les immigrés) ont tenté de forcer les barbelés. La situation est tendue  dans toutes les zones frontalières européennes ; c’est la porosité de l’espace Schengen qui est en cause. Près du village d’Idomeni, ces milliers de migrants arrachent les grilles de fer pour passer en Europe et les policiers répliquent avec des gaz lacrymogènes, tandis que la Chancelière allemande attend, dit-elle, un sursaut européen lors du sommet européen prévu le 7 mars -consacré aux relations avec la Turquie. Une déclaration qui agace ceux qui se souviennent que la dame est à l’origine de ce chaos et de cette incitation des « migrants » à se précipiter en Europe et en Allemagne où elle s’est avancée au nom des Allemands à accueillir un million et demi de Syriens en un an. Cette annonce sollicite un certain pragmatisme. In concreto, Athènes réclame 450 millions d’euros d’aide à la Commission européenne et la France doit faire face au bidonville de Calais.

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Le toit de l’Europe, le Mont Blanc. (tout au fond à droite)

Des fatwas de la bien-pensance traumatisent ceux qui voudraient signaler leur inquiétude quant à la diffusion d’un chaos aisément contagieux.  L’Europe s’ancre dans des terres organisées, celles-ci sont le fruit de passions apaisées pour citer Braudel évoquant la France (L’identité de la France, 1986) : cette Europe, ce sont des paysages, des architectures, des pensées, des démocraties et c’est pour les Européens le sentiment d’appartenir à tout cela. Née de la réflexion pour citer Stefan Zweig (Appels aux Européens p. 111 éd. Omnia poche), l’Europe ne peut laisser la place à des décisions passionnées et doit rester attelée à la raison. L’Europe n’est pas originelle et instinctive. Elle porte la valeur de supranationalité qui induit le pacifisme porté par Romain Rolland. Mais pour s’en prévaloir elle a dû s’en donner les conditions. Parmi les conditions, celles d’un contrôle aux limites de l’espace Schengen. L’Europe a pris racine non dans le sol mais dans les esprits, ainsi son hymne (fruit de l’Histoire ) n’est autre que la musique écrite par Beethoven, la 9 ème symphonie dont l’interprétation de Fürtwangler en 1942 résume à elle seule l’Histoire de l’Europe.

 

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Méribel. Hiver 2016. Vue prise du Mont Vallon

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Le labyrinthe du silence, l’interprétation cinématographique du droit

Sorti en salles en France le 29 avril, je n’ai vu ‘Le labyrinthe du silence’ que jeudi soir. Chose étonnante, c’était dans le petit cinéma de la rue Saint André des Arts au Quartier latin où j’étais allée autrefois…

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Le film traite exactement du même propos que mon livre « Bourreaux et survivants  Faut-il tout pardonner ? », à savoir le long silence qui a suivi la guerre en Allemagne en particulier dans les tribunaux allemands.

L’histoire : en 1958 en Allemagne, un jeune procureur met la main sur des documents prouvant les exactions des Nazis à Auschwitz. C’est un journaliste qui le met sur la piste. Il se lance alors dans l’instruction d’un procès, mais il se heurte à un mur de silence dans l’Allemagne de l’après-guerre. Le scénario rapporte avec justesse la réalité de la période post-nazie, celle du recyclage des anciens SS et SA, celle de l’impossibilité de juger les 9 millions d’Allemands qui avaient pris leur carte en 1944 au parti nazi. Tout le film est bâti autour de la notion de responsabilité personnelle, dans la veine de Schelling et de la notion de conscience de soi. En filigrane court l’idée que l’homme qui représente tout un mouvement de pensée juridique -ce jeune procureur- porte une histoire. Celle-ci est une manifestation de la conscience historique que le jeune magistrat (candide et représentant le Bien) incarne, laquelle permet aux Allemands de prendre conscience de leurs actes collectifs, lesquels ont constitué l’Histoire. Le jeune magistrat engage alors la volonté de tous par le droit -et donc la volonté du peuple allemand- d’appliquer la justice, parce que « la réponse à Auschwitz, ce ne peut être que quelque chose de juste », lui fait dire le réalisateur.

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Le labyrinthe du silence, sorti le 29 avril 2015, de Giulio Ricciarelli.

Strasbourg : les bocaux du nazi August Hirt

L’Institut d’Anatomie de Strasbourg détenait bien les restes des victimes juives du SS August Hirt. Lundi la communauté scientifique réagissait à l’annonce  de la municipalité de Strasbourg concernant des restes de victimes de l’anatomiste nazi August Hirt  découverts ce mois-ci.

Dans les bocaux, les restes humains des victimes juives des Nazis

Ils étaient conservés dans un bocal et des éprouvettes ; jusque là  les chercheurs en écartaient l’existence. La découverte, inattendue, a été faite le 9 juillet par l’historien Raphaël Toledano, auteur de plusieurs travaux sur la question, dont « Le nom des 86 », un
documentaire d’Emmanuel Heyd.
Avec le concours du directeur actuel de l’Institut de médecine légale de
Strasbourg, le Pr Jean-Sébastien Raul, le chercheur est parvenu à identifier
plusieurs pièces, parmi lesquelles « un bocal contenant des fragments de peau
d’une victime de chambre à gaz », selon l’AFP.
Le chercheur a également découvert « deux éprouvettes renfermant le contenu
de l’intestin et de l’estomac d’une victime et un galet matricule utilisé lors
de l’incinération des corps » au camp de concentration alsacien de
Natzweiler-Struthof.
Ces restes appartiennent à plusieurs des 86 victimes d’un projet de
« collection de squelettes juifs » voulu par August Hirt. Ce dernier, anatomiste, avait pour mission de « prouver l’existence des races », voir mon post :

http://samitier.net/2013/04/30/

La majeure partie des restes, en grande partie découpés, avait été
retrouvée par les alliés peu après la libération de Strasbourg en 1944, et fut
rapidement inhumée dans un cimetière juif.
Les pièces retrouvées à présent sont des éléments qui avaient été conservés
par un professeur de médecine légale de la Faculté de médecine de Strasbourg,
Camille Simonin, dans le cadre de l’enquête sur les crimes du docteur Hirt . M.
Simonin avait été chargé par les autorités militaires d’effectuer des autopsies
judiciaires pour « établir les conditions ayant conduit à la mise à mort
délibérée » des victimes.
Dans ses recherches, le chercheur Raphaël Toledano a été aiguillé par une
lettre de ce professeur datant de 1952.
Le courrier de ce professeur faisait notamment « mention de bocaux contenant
des prélèvements effectués au cours des autopsies judiciaires réalisées sur les
victimes juives de la chambre à gaz du Struthof ».
« Les étiquettes identifient chaque pièce avec précision et font notamment
état du matricule 107969, qui correspond au numéro qui fut tatoué au Camp
d’Auschwitz sur l’avant-bras de Menachem Taffel, une des 86 victimes (…)
comme cela est confirmé par les archives du Camp d’Auschwitz », selon des sources citées par l’Agence.
La municipalité entend remettre les pièces découvertes à la communauté
juive de Strasbourg.

Les médecins SS 

Je rappelle que dans son livre publié en janvier mon confrère journaliste Michel Cymès avait cité des témoignages selon lesquels des coupes anatomiques des 86 réalisées à l’époque nazie était toujours conservées à l’institut. Ces passages du livre (sur les médecins nazis) avaient suscité la polémique. Aujourd’hui, ces découvertes donnent raison aux témoignages qu’il a fait valoir.

4 ans de prison pour l’ancien comptable d’Auschwitz

L’interview du Figaro :

http://www.lefigaro.fr/international/2015/07/16/01003-20150716ARTFIG00076-oscar-groning-est-le-premier-responsable-nazi-a-avoir-demande-pardon.php

«Oscar Gröning est le premier responsable nazi à avoir demandé pardon»

Oscar Gröning, dernier responsable nazi à avoir été jugé, était comptable au camp d'Auschwitz. ici, lors de son procès à Berlin.

INTERVIEW – «Je suis désolé», a déclaré le comptable d’Auschwitz à son procès. Pour Marie-Pierre Samitier, auteur de Bourreaux et survivants, Faut-il tout pardonner ?, ces excuses ont une valeur de symbole décisive.

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LE FIGARO: 70 ans après les faits, Oscar Gröning, le comptable d’Auschwitz, a été condamné à quatre ans de prison pour complicité dans la mort de 300.000 hommes. Est-ce important de punir les coupables si longtemps après leurs crimes?

MARIE-PIERRE SAMITIER*: Oui, c’est important, même si longtemps après. Pour l’exemplarité de la peine (légèrement supérieure à ce qui était attendu) et pour l’imprescriptibilité qui accompagne la notion de crimes contre l’Humanité. Cette imprescriptibilité est à la mesure de la gravité de la faute commise. Si longtemps après, c’est un procès politique qui est fait là à travers les institutions judiciaires, un procès politique c’est-à-dire un procès qui a valeur de symbole: c’est le représentant du système nazi de l’époque qui est condamné. L’Allemagne d’aujourd’hui condamne donc ce qu’il s’est passé à travers ses hommes de loi.

«Je suis profondément désolé.», a affirmé le nonagénaire pendant son procès. Est-ce rare qu’un bourreau s’excuse pour ses actes?

Oscar Gröning est le premier responsable nazi (même s’il était très jeune à l’époque) à avoir demandé pardon aux représentants des victimes dans le cadre d’un procès. C’est un acte fort parce que la demande de pardon signifie qu’il reconnaît ses fautes commises envers autrui. C’est également un acte fort parce qu’il est unique. Je raconte dans mon livre que les Nazis n’ont jamais exprimé de demandes individuelles de pardon: ils ont été persuadés avoir eu raison jusqu’au bout. C’est le cas de Rudolf Hess par exemple et des autres prisonniers de Spandau (prison de Berlin où étaient enfermés des criminels nazis après la guerre). La prison a été détruite, elle abritait jusque dans les années 1980 sept hauts dignitaires nazis qui n’ont jamais exprimé de regrets, même si parmi eux Albert Speer (l’architecte d’Hitler) a parfois tenu des propos hésitants sur le sujet. Tous ont estimé jusqu’à la fin qu’ils avaient eu raison de vouloir éliminer «tous les Juifs».

Cette demande de pardon est-elle importante symboliquement?

La demande de pardon d’Oscar Gröning signifie qu’il reconnaît avoir eu tort et qu’il veut changer, faire «Techouva» selon le terme hébreu (la notion de pardon si essentielle pour les Juifs et les Chrétiens vient de là). Cela signifie la possibilité d’un «retour» (Techouven hébreu) et donc qu’un recommencement est possible avec l’instauration de nouvelles relations entre les individus.

C’est pour cette raison qu’il est important qu’il l’ait fait, pour ce «recommencement» possible avec un nouveau départ dans les relations humaines. Cela signifie que rien n’est oublié mais que les torts sont exprimés et reconnus par les anciens bourreaux. Par là, cet ancien comptable d’Auschwitz renie le système nazi auquel il a cru, au sein d’une «communauté» à laquelle il adhérait, celle de la race aryenne qui devaient selon Hitler dominer les autres.

Oscar Gröning a fait ce chemin-là, il a exprimé publiquement le regret de ses actions commises. Il est vrai que cela vient très tard. De fait, il lui reste peu de temps pour un changement d’attitude, un «recommencement». Je laisse aux victimes le soin d’exprimer leur pensée sur ce point. Mais il me semble, au vu de mon enquête et des témoignages que j’ai recueillis, que cette demande de pardon est importante du point de vue symbolique, pour toutes ces raisons.

* Marie-Pierre Samitier est journaliste à France 2. Elle a publié Bourreaux et survivants- Faut-il tout pardonner? (Lemieux éditeur, 2015), un essai où elle explore la possibilité du pardon à travers de nombreux témoignages de victimes de la Shoah.

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UNE CONDAMNATION SYMBOLIQUE

Oscar Gröning a été condamné aujourd’hui en Allemagne à 4 ans de prison pour « complicité » dans le meurtre de 300 000 Juifs. Une peine supérieure aux 3 ans et demi requis le 7 juillet par le parquet. Oskar Gröning est reparti libre. Au regard de son âge,  il est peu probable qu’il soit jugé médicalement apte à être incarcéré.
Les représentants de la cinquantaine de parties civiles ont salué cette
condamnation dans un communiqué, y voyant néanmoins un « pas trop tardif vers la
justice ». Le président du Congrès juif européen Moshe Kantor a de son côté
souligné « la signification historique » du procès » et la possibilité
« d’éduquer une génération bien trop éloignée des horreurs de l’Holocauste », 70
ans après la libération des camps nazis.
Dans ses réquisitions, le procureur avait avancé la « contribution
mineure » de l’ancien SS au fonctionnement d’Auschwitz, devenu emblématique de
l’enfer concentrationnaire, avec le nombre « presque inimaginable » de victimes.

Une demande de pardon exceptionnelle : le premier des nazis à s’excuser
Oskar Gröning a assumé une « faute morale » dès le commencement du procès, présentant à plusieurs reprises ses excuses. Une demande de pardon exceptionnelle, puisque Oscar Gröning est le premier responsable nazi (même s’il était très jeune à l’époque) à avoir demandé pardon aux représentants des victimes dans le cadre d’un procès. C’est un acte fort parce que la demande de pardon signifie qu’il reconnaît ses fautes commises envers autrui. C’est également un acte fort parce qu’il est unique. Je raconte dans mon livre ‘Bourreaux et survivants, faut-il tout pardonner ?’ (éd Lemieux éditeur, Paris 2015 ) que les Nazis n’ont jamais exprimé de demandes individuelles de pardon : ils ont été persuadés avoir eu raison jusqu’au bout. C’était le cas de feu Rudolf Hess par exemple et des autres prisonniers de Spandau (la prison a été détruite, elle abritait jusque dans les années 1980  sept hauts dignitaires nazis qui n’ont jamais exprimé de regrets même si parmi eux Albert Speer a parfois tenu des propos contradictoires à ce propos). Tous ont estimé jusqu’à la fin qu’ils avaient eu raison de vouloir éliminer « tous les Juifs », les témoignages des pasteurs qui les accompagnaient à Spandau l’attestant.

Le sens primitif du pardon

La demande de pardon d’Oscar Gröning signifie qu’il reconnait avoir eu tort et qu’il veut changer, faire ‘Techouva’ selon le terme hébreu (la notion de pardon si essentielle pour les Juifs et les Chrétiens vient de là). Cela signifie la possibilité d’un ‘retour’ (Techouv en hébreu)  et donc qu’un recommencement est possible avec l’instauration de nouvelles relations entre les individus. Cela signifie que rien n’est oublié mais que les torts sont exprimés et reconnus par les anciens bourreaux. Par là, cet ancien comptable d’Auschwitz renie le système nazi auquel il a cru du temps de son appartenance à une ‘communauté’ à laquelle il adhérait, celle de la race aryenne qui devait selon Hitler dominer les autres.

Oscar Gröning a fait ce chemin-là, il a exprimé publiquement le regret de ses actions commises. Il est vrai que cette demande de pardon s’exprime très tard. De fait, il lui reste peu de temps pour un changement d’attitude, un ‘recommencement’. Je laisse aux victimes le soin d’exprimer leur pensée sur ce point. Mais il me semble, au vu de mon enquête et des témoignages que j’ai recueillis, que cette demande de pardon est importante du point de vue symbolique, pour toutes ces raisons.

La défense avait plaidé l’acquittement d’Oscar Gröning, estimant qu’il n’avait « nullement favorisé l’Holocauste, du moins pas d’une manière pertinente sur le plan pénal ».
Bien avant d’être rattrapé par la justice, cet ancien engagé volontaire
dans les Waffen SS avait livré le récit de ses deux ans passés à Auschwitz, de
1942 à 1944, dans un mémoire pour ses proches puis dans de longues interviews
destinées à « lutter contre le négationnisme ». Âgé de 93 ans, l’ancien comptable du camp d’extermination déclarait hier d’une voix tremblante :
« Auschwitz est un endroit auquel personne n’aurait dû participer »…
Dans leur communiqué, les avocats des parties civiles se sont d’ailleurs
félicités « que pour la première fois, après un demi-siècle de procès des crimes
nazis, un accusé reconnaisse formellement sa faute et s’en excuse ».
Les charges contre Gröning reposaient sur deux points: on lui reprochait
d’avoir soutenu économiquement le régime, en envoyant l’argent des déportés à
Berlin, et surtout d’avoir assisté par trois fois à la « sélection » séparant, à
l’entrée du camp, les nouveaux arrivants jugés aptes au travail de ceux qui
étaient immédiatement tués.
L’ancien soldat s’était défendu en assurant que son rôle consistait
uniquement à éviter les vols dans les bagages des déportés, sans lien avec le
processus d’extermination, et en rappelant ses trois demandes infructueuses de
transfert sur le front.

Les survivants ont déclaré être soulagés d’avoir pu s’exprimer, tel Leon Schwarzbaum qui a perdu près de 30 membres de sa famille dans la Shoah :
« Je ne veux pas de vengeance, mais je trouve que c’est un verdict juste »,

Après le revirement de jurisprudence de 2011
Le procès Gröning illustre la sévérité accrue de la justice allemande à
l’égard des derniers nazis encore vivants, depuis la condamnation en 2011 de
John Demjanjuk, ex-gardien de Sobibor, à cinq ans de prison (voir mon post sur l’affaire…). Cette décision avait marqué un virage après des décennies de peines faibles voire inexistentes, si l’on exclut un prodès politique dans l’ex-RDA (voir mon livre).
Rappel…
Quelques 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, ont péri entre
1940 et 1945 à Auschwitz-Birkenau, libéré par les troupes soviétiques le 27  
janvier 1945.

2015 : les derniers SS échappent à la justice

Et si le procès actuellement en cours d’Oscar Gröning, l’ancien comptable d’Auschwitz, était le dernier procès des SS ? Le 28 mai dernier, l’enquête sur Gerhard Sommer âgé de 93 ans était close officiellement pour cause de démence, l’homme ayant été déclaré médicalement inapte à subir son procès. Aussitôt, le  Centre Simon Wiesenthal déplorait le retard qu’avait pris l’enquête judiciaire sur cet ancien SS Untersturmfuehrer, lequel a joué un rôle actif dans le massacre de 1944 de plus de 300 civils italiens dans le village de Sant’Anna di Stazzema en Toscane. Sommer avait été mis en examen en Allemagne en 2002 et avait été reconnu coupable et condamné (in absentia) en Italie à la prison à vie pour son rôle dans le meurtre de ces centaines d’Italiens. Dans un communiqué, le chasseur de nazis du centre Wiesenthal, le Dr Zuroff déplore : « The fact that the prosecutor in this case issued a statement indicating that had Sommer been prosecuted, he would « in all probability been charged with 342 cases of cruel murder with reprehensible motives, » clearly underscores the failure of the Hamburg state prosecutors to complete this case early enough to insure that the accused could be prosecuted and punished for his heinous crimes. The fact that he was able to elude justice despite the fact that he has been under investigation for thirteen years, is yet another stain on the poor record of the German judiciary, despite the praiseworthy efforts currently being invested in Nazi war crimes investigations by the Zentrale Stelle and local prosecutors. » La même semaine, le 22 mai, un autre ancien SS nonagénaire, Vladimir Katriuk, est décédé au Canada. L’homme s’était reconverti dans l’apiculture. Il était poursuivi pour le bain de sang de Katyń en Russie Blanche, où 149 villageois ont été brûlés dans une grange. Pendant la guerre, la Russie blanche a perdu un quart de sa population et 800.000 juifs. // Les deux nazis les plus recherchés ne peuvent plus être poursuivis: ils figuraient en haut de la liste des nazis les plus recherchés du centre Simon Wiesenthal, liste qui est mise à jour chaque année et dont voici le teneur en avril 2015 : :

1. Gerhard Sommer – 93 – Allemagne (massacre de centaines de civils à Sant’Anna di Stazzema) 2. Vladimir Katriuk – 93 – Canada (meurtre de nombreux juif et non-juifs dans diverses locations) 3. Alfred Stark – Allemagne (meurtre de nombreux prisonniers italiens à Kefalonia) 4. Johann Robert Riss – Allemagne (meurtre de civils près de Padule di Fucecchio) 5. X – Danemark (meurtre de juifs à Bobruisk) 6. Y – Allemagne ( complice de meurtres de juifs hongrois) 7. Z – Norvège ( meurtre de juifs dans de locations variées) 8. Oskar Groening- 94 – Allemagne (complice de meurtre de juifs hongrois) 9. Algimantas Dailide- 93 -Allemagne – (arrestation de juifs et de polonais exécuté par des nazis) 10. Helmut Oberlander – 91 – Canada ( a servi dans l’Einstazkommando 10a qui fit partie de Einsatzgruppe D, qui a tué près de 23.000 juifs et civils)

Il reste en cours actuellement une douzaine d’enquêtes préliminaires en Allemagne, mais leurs chances d’aboutir sont compromises par l’âge des suspects.

J’en fais état dans mon livre :

Bourreaux et survivants  Faut-il tout pardonner ?éd. Lemieux éditeur. Paris mars 2015

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La Chauve-Souris : la Mitteleuropa à la sauce parisienne

Le vaudeville venu de l’Est est tellement jouissif quand l’orchestre dirigé par Marc Minkowski s’emballe dès les premières mesures ! Il faut aller voir et surtout entendre l’opéra-comique de Johann Strauss qui se joue salle Favart. Dans la fosse, le chef fait valser jusqu’au contrebassiste dont le spectacle est inouï, avec un jeu de bras extraordinaire. Les tutus des danseuses

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frôlent le public dans la salle. La valse est diablement bien jouée…

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Les critiques pourront tremper leur plume dans l’acide pour écorcher le parti-pris dont ce petit bijou de l’Opéra-comique fait l’objet avec cette interprétation un peu loufoque qui commence par une ménagère penchée sur sa table à repasser en regardant la télé…La mélodie à la sauce straussienne offre à la voix de Sabine Devieilhe un écrin qui joue une Adèle pétillante. Il faut entendre le contre-ténor Kangmin Justin Kim dans une imitation surprenante de Cécilia Bartoli. Le chant français offre ses effets à un spectacle qui se réclame de l’esprit viennois. C’est d’ailleurs surtout pour cela que le spectacle est vivifiant : il transporte dans le monde tourbillonnant de la capitale des Habsbourg.

Le monde perdu d’Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Peter Altenberg, Richard Beer-Hofmann…

La Chauve-Souris n’est rien d’autre qu’une amusante peinture sociale de la fin du XIXème siècle, où la petite-bourgeoisie est savamment étrillée par Johann Strauss. Malgré la pétulance de la partition, c’est le tableau d’une époque sans grande passion, avant les catastrophes qui pourraient survenir au loin, dans un temps proche. Dans l’Autriche de la fin du XIXème siècle, point de révolution ou de destruction des valeurs mais une tranquillité et une sécurité confiée à l’Etat. On y vivait tranquille sans rien redouter. Et l’amusement de ce monde ordonné avant la « brutalisation des masses » qui allait advenir le siècle d’après exprimait comme ce temps était calme.

L’Autriche était un vieil empire, « un Etat sans ambition » selon l’expression même de Stefan Zweig, lequel se plongeait dans Die Gesellschaft, une revue militant pour l’esprit moderne dans ce monde immobile. C’est le monde petit-bourgeois de ce vieil empire autrichien que dépeint Strauss et il est bon de s’y plonger pour comprendre combien le monde peut paraître tranquille avant les grandes tempêtes.

Droit nazi : « l’échec des divisions blindées du droit » à la Cour de cassation

C’est en Grand’Chambre de la Cour que s’est tenue une conférence sur le droit nazi ce jeudi 16 octobre 2014.

(pour mémoire, mon post du 25 février 2013 sur le colloque organisé par le Conseil d’Etat  intitulé « Faire des choix ? Les fonctionnaires dans l’Europe des dictatures 1933-1948. » Le colloque organisé avec l’EHESS les 21, 22 et 23 février 2014 explorait l’action de l’appareil d’Etat au temps de l’Occupation. Utilisant le droit et s’appuyant ainsi sur une légitimité formelle, les fonctionnaires devaient servir l’Etat et obéir aux ordres reçus… obéir jusqu’où ? Quand le droit ne protège plus l’individu et qu’il attente à la dignité humaine, les fonctionnaires les plus zélés n’ont-ils pas un devoir de désobéissance au nom de la loi morale ?…)

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Grand’Chambre de la Cour de cassation

Conférence opportune en ces temps où l’antisémitisme inquiète, et à l’initiative du magistrat Denis Salas, secrétaire général de l’A.F.H.J. qui m’a rappelé lorsque je suis entrée dans la salle ce jeudi 16 octobre que le  procès de Dreyfus s’était tenu là… Aujourd’hui, le tableau accroché au mur au-dessus de la Cour représente une femme, effigie royale à la tête couronnée telle la justice souveraine ; ce tableau n’a pas été toujours là comme le prouve l’illustration ci-dessous : un Jésus crucifié qui était là lors de l’arrêt prononcé par la Cour en 1906 concernant le capitaine Dreyfus, voir illustration ci-dessous. La présence d’un tableau du Christ en croix était hautement symbolique, puisqu’il s’agit d’un rappel pour les chrétiens du fait que Jésus a été condamné par les Juifs. Cette lithographie de 1906 exprime à quel point, jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat (adoptée le 9 décembre 1905 à l’initiative d’Aristide Briand), le religieux était présent au sein de la justice française, à travers des éléments marquant l’inconscient collectif … et les juristes !

La Cour de cassation est la juridiction suprême en France, « juge des décisions du juge » et chargée de vérifier l’exacte application du droit par les juges du fond. Elle est l’héritière du Conseil du roi, plus précisément en son sein du Conseil des parties, dont Charles V précisa le rôle.

Grand'chambre de la Cour de cassation. Dessin de L. Sabattier (1899). Don de M. Charles Dreyfus.

Grand’Chambre de la Cour de cassation, début du XXè siècle, du temps du procès d’Alfred Dreyfus.

C’est là que le 12 Juillet 1906, la Cour, toutes chambres réunies, a annulé sans renvoi le jugement rendu à Rennes en 1899, et prononcé « l’arrêt de réhabilitation du capitaine Dreyfus ».

Dans ce lieu hautement symbolique donc, comme cela a été souligné, un historien  (et non juriste), M. Johann Chapoutot, a donné une conférence le soir sur le droit nazi.

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Pour rappel : remarques personnelles

J’ai toujours aimé la précision, j’ai toujours évalué l’importance des détails, cela explique sans doute mes études de droit…le positivisme juridique est dénoncé par les juristes nazis comme un signe de la « judaïcisation » du droit. Tout raisonnement juridique pensé en terme universaliste est pour ces derniers soit juif soit victime de l’emprise juive. Ainsi, le droit est pensé par les nazis comme une production du sang en vue de la protection de la race allemande, et en cela il est senti comme une justification morale. Penser le droit en fonction du groupe (la communauté) auquel il appartient : en cela, pour l’idéologie national socialiste, le droit est ce qui profite au peuple, à la « race » allemande… Le droit est ainsi une arme -une arme de destruction massive- pour les nazis. Par lui, le nazisme s’est insinué dans le sang et l’esprit du plus grand nombre à travers le statut juridique institué par les lois de Nuremberg, s’imposant aux millions d’Allemands et adopté de façon mécanique.

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De nombreux juristes nazis

L’historien rapporte les rares procès politiques dans l’Allemagne nazie (procès des conjurés du 20 juillet 44 et celui de 1933 pour l’incendie du Reichstag), soulignant par ailleurs la doxa nazie : l’oppression mentale totalitaire a pour objectif de mettre en valeur la race allemande., car selon les nazis il y a un affaiblissement biologique des Allemands en raison de phénomènes liés à la modernité (déracinement, homosexualité, baisse de la natalité), ainsi qu’un complot mondial contre l’Allemagne comme entité biologique. Ceci conduira les nazis à vouloir renforcer l’identité biologique des Allemands avec les lois raciales. L’exposé est intéressant pour les développements concernant les juristes nombreux qui travaillent pour le parti nazi depuis les années 1920 comme l’avocat Hans Frank, et qui par ambition politique ont choisi de faire carrière rapidement grâce au NSDAP dans un pays de longue tradition juridique, l’Allemagne. D’ailleurs, souligne le conférencier, les magistrats n’adhèrent pas au parti nazi, ils sont plutôt proches de la droite conservatrice incarnée par le DNVP et ils trouvent les jeunes juristes « trop plébéiens » à leur goût. La jurisprudence qu’ils édictent sous Weimar a été très favorable à la droite traditionnelle, ils sont loin d’être des révolutionnaires. C’est d’ailleurs sur le consensus anti-bolchévique que ces derniers vont trouver les membres du parti nazi fréquentables.

Instruments politiques, les procès sous le nazisme

Les nazis savent utiliser un procès comme instrument politique. Hitler en 1924 après son putsch raté l’année précédente transformera son plaidoyer au cours du procès, en réquisitoire contre le Traité de Versailles. Mais le droit peut également s’imposer en véritable garde-fou comme cela a été le cas lors du procès des incendiaires présumés du Reichstag (28 février 1933) à Liepzig, dont l’instruction a été rondement menée en 6 mois et qui commence le 21 septembre 1933. L’historien développe à quel point la justice fonctionne bien, les magistrats respectant les règles de droit :  le procès grâce à cela va tourner à l’avantage du bulgare Georgi Dimitrov, haut dignitaire de l’Internationale Communiste et futur chef du Komintern. L’un des accusé, Van der Lubbe, est condamné à mort, alors que le Bulgare et ses deux acolytes sont acquittés par le tribunal nazi…En prison, le Bulgare -qui parle allemand- a lu toute la procédure allemande. Dans les échanges contradictoires, il prend le dessus, au point que l’avocat général ne réclame pas la mort pour l’accusé (voir l’essai de Thierry Wolton, Rouge-brun, J-C Lattès 1999). Le procès est donc un échec pour le régime nazi, pourtant il avait été orchestré dans le plus pur style des procès politiques avec des dossiers à charge constitués dans l’urgence. Toutefois, la même année, la suspension des droits fondamentaux (l’abrogation du principe Nullum crimen, nulla poena sine lege qui rend la loi rétroactive) accompagnera l’arsenal législatif accordant au Reich un pouvoir accru.

Les lois de Nuremberg sont adoptées deux ans plus tard, en particulier la Gesetz zum Schutze des deutschen Blutes und der deutschen Ehre (Loi sur la protection du sang allemand et de l’honneur allemand), le 15 septembre 1935…  ouvrant la voie de ce qui donnera lieu à l’imprescriptible.*

cour cassCour de cassation, Grand’chambre, Napoléon en haut à gauche, et la justice souveraine 

*Ce sera l’objet de mon prochain livre.

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L’exemplarité des procès politiques : le procès de Heinz Barth

Je voudrais rappeler cette histoire méconnue. Heinz Barth qui avait été l’un des officiers de Das Reich au moment du massacre d’Oradour-sur-Glane a vécu longtemps dans l’ex-RDA sous une fausse identité avant d’être démasqué puis jugé et condamné en 1983 par un tribunal de l’ex Allemagne de l’Est pour crimes de guerre commis en France. Lors du procès, il s’était exprimé ainsi :

« Le chef de la compagnie m’a donné l’ordre (…) de tuer les citoyens français dans la grange (…) A l’intérieur, les hommes étaient très énervés (…). Alors j’ai ordonné: « Feu! » et tous ont tiré. Moi-même, j’en ai tués 12 à 15. Ils ont été tués en moins d’une minute. »

Heinz Barth a recouvré la liberté en 1997 pour raisons de santé liées à son âge (il avait alors 76 ans) et pour avoir exprimé des regrets. Ces regrets font figure d’exception parmi les dignitaires ou officiers nazis. Le fondateur de l’association des fils et filles des déportés juifs de France, Serge Klarsfeld, avait déploré à cette occasion que «le principal responsable de ce crime affreux (celui d’Oradour), celui qui avait autorisé son exécution, le général Heinz Lammerding, qui vivait en République Fédérale d’Allemagne, (soit) mort impuni»

Le procès en RDA de Heinz Barth avait eu valeur exemplaire pour le régime communiste qui voulait se distinguer de la RFA, et en cela il s’était agi d’une condamnation politique et symbolique. Le procès politique est l’émanation de la puissance de l’Etat. Il représente un enjeu pour le pouvoir souverain qui va ainsi user symboliquement de l’affirmation de sa puissance. Ce dernier va se servir d’une scène de justice  pour affirmer publiquement ce que risque celui qui le défie, stigmatisant ainsi publiquement la personne. L’objectif est donc moins de punir que d’affirmer l’autorité politique en mettant en scène la dégradation publique de l’offenseur. Les procès politiques n’ont cessé de revêtir des formes diverses au cours des siècles dans l’histoire de l’Europe. Pour rappel celui des Templiers orchestré par Philippe le Bel, exemple d le plus éclatant de l’affirmation du pouvoir royal dans une mise en scène particulièrement cruelle, ou encore celui du surintendant Fouquet à l’avènement du règne de Louis XIV pour ne citer que ceux-là…

L’Allemagne nazie et les enfants d’Izieu

J’ai fait le plus beau des voyages en train cette semaine. Parce que j’étais accompagnée de Samuel Pintel et nous nous rendions à Izieu et j’écoutais son témoignage poignant qui effaçait tout le reste. Le 6 avril 1944, les soldats de la Wehrmacht (? ou de la Waffen SS ?) ont raflé les 45 enfants  qui étaient là, dans ce village situé à une centaine de kilomètres de la frontière suisse. Samuel Pintel avait 6 ans et demi lorsqu’il est arrivé à la colonie d’Izieu. C’était le 18 novembre 1943. Il est l’un des derniers témoins de l’histoire de ces enfants que la Gestapo, sous le commandement de Klaus Barbie, est venue chercher avec des soldats allemands dans cet endroit du bout du monde. Au moment de la rafle, un adulte, Léon Reifman, a réussi à s’échapper. Et un enfant, le seul qui n’était pas juif, René-Michel Wucher a été libéré lors d’un arrêt des camions à Brégnier-Cordon, village en contrebas d’Izieu. C’est sa tante qui est intervenue auprès d’un des responsables du groupe de soldats pour qu’il descende du camion, lequel est reparti avec 44 enfants..

Les 44 enfants seront tous déportés, 34 d’entre eux arriveront à Auschwitz le 13 avril 44 et prendront la direction des crématoires aussitôt la descente du convoi. Samuel Pintel n’était pas là ce 6 avril au petit matin quand les soldats allemands ont fait irruption dans le réfectoire où les enfants prenaient leur petit déjeuner, quand les soldats se sont emparés des enfants, puis « les ont jetés comme des sacs dans les camions »… Samuel était reparti fin janvier 44, sa mère l’avait fait chercher. C’est ainsi qu’il fut sauvé de l’extermination des enfants. Il reste fidèle à ceux avec lesquels il a partagé à Izieu ces moments de crainte, de doute, de solitude, ces moments  aussi où chacun croyait qu’il était seul à être juif et où il ne fallait rien en dire. Parce que chaque enfant faisait silence sur cette part d’identité.

« Ma mère m’avait répété :

-Et surtout, tu ne dis pas que tu es juif », car c’était ce qu’elle m’avait donné comme seule consigne avant que nous nous séparions à Annecy… » samuel avec Samuel Pintel

A la gare de Lyon Saint Exupéry, la surprise est grande. C’est un Allemand qui est venu  chercher Samuel Pintel : un garçon de 19 ans, Peter, qui a choisi de faire un service civique volontaire à Izieu, ce qui est la marque d’une prise de conscience très forte. Nous sommes montés dans la voiture de service du Mémorial d’Izieu.

Peter conduisait. Je l’ai interrogé  :

-Vous Peter, pourquoi faites-vous cela ?

-Pour ce qu’il s’est passé en Allemagne.

 

Au mois de novembre 43, Samuel était arrivé caché sous une bâche dans la carriole que Miron Zlatin tirait avec son vélo pour transporter les enfants là-haut. Quand il est entré dans la maison, du haut de ses 6 ans et demi, en culottes courtes « parce que c’était ainsi à l’époque », il a été surpris par le bruit et l’activité impressionnante qui s’y déployait. IzieuLa Maison d’Izieu

Dans la salle de classe, Gabrielle Perrier faisait cours à une classe de 5 niveaux. L’institutrice s’était donnée pour mission d’enseigner pour que ces enfants aient une instruction comme les autres dans la République laïque au service de laquelle elle était.

Classe à Izieu

Émouvant retour de l’homme en cet endroit transformé aujourd’hui en Mémorial. Le 6 avril 2014, le Premier ministre et plusieurs ministres doivent se rendre ici , dans ce lieu situé à huit cents mètre d’un village accroché aux contreforts du Jura, pour la commémoration de la rafle de 44 enfants. C’était il y a 70 ans.