Panser, ou penser la démocratie ?

Comment soigner la démocratie française ? Soigner n’est pas guérir. Soigner signifie panser les plaies d’un pays lacéré par nombre d’attaques. On dénombre celles du terrorisme qui a ensanglanté la France en particulier depuis 2012. Ce terrorisme est le fruit d’une faille dans l’adhésion aux valeurs républicaines : ceux qui le revendiquent ne se reconnaissent pas dans le modèle  républicain.

Complexes sont les coups portés à la machine républicaine qui s’adossait jusque là à l’Etat, lequel s’adressait aux citoyens « égaux en droit » selon le principe affirmé dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en son article 2. La construction de l’Etat français s’est historiquement appuyée sur ce principe : l’Etat s’adresse non à des communautés, mais à des citoyens. Or l’avènement du communautarisme ces dernières années a changé ce dogme et et engagé une mutation. Peu à peu, les références identitaires religieuses ou ethniques se sont imposées. Dans les média, miroirs de la société, la présentation de chaque invité ou expert appelé à s’exprimer passe par l’identification de sa communauté :musulman, juif, chrétien noir, beur, blanc… Cette identification prévaut en préambule sur le fait d’être français, d’être un Français.

La fin de l’exception française ?

Cette mutation progressive  est liée au retour du religieux. Certains s’en offusquent après la laïcité  proclamée comme dogme immuable  depuis 1905 en France. Mais le réel s’impose à tous : l’Etat est laïque mais l’organisation de ses institutions se calque sur le religieux. La foi dans le politique vacille et dans le même temps le théologique double la voilure.  Toute la question est : qui vaincra dans ce combat ? Le système républicain est malmené et le rapport entre les individus et l’Etat  change de nature : il était jusque là une exception bien française, liée à une conception de l’Etat-Nation « un » face aux individus (individus sans référence à une communauté sauf la communauté française). Alors faut-il se laisser aller à la tentation communautariste comme les pays anglo-saxons ? A-t-on d’ailleurs véritablement le choix ?

 Ces questions illustrent une fracture  qui s’impose au sein de la société française : c’est l’identité même du peuple français qui est discutée comme fondement de la démocratie. L’identité devient la question centrale et les options politiques, à savoir l’affrontement gauche/droite, s’estompent. Ainsi, sur les prérogatives régaliennes de l’Etat comme la sécurité, il n’existe plus de clivage et le consensus est total si l’on excepte l’extrême-gauche qui ne veut plus gouverner. Il en est de même concernant le mariage pour tous qui appelle l’adhésion de tous hormis l’extrême-droite. En revanche, la question de l’identité -comme celle afférente de l’immigration- reste hautement sensible et suscite un questionnement continu et un déchirement frontal dans les opinions. Le livre de Finkielkraut « L’identité malheureuse » illustre parfaitement  cette fracture. Ce qui est intéressant, c’est ce discours de l’académicien qui rappelle dans une grande plainte que sa famille n’a eu de cesse de s’intégrer dans la nation française, y trouvant là une nouvelle forme d’identité. D’une famille juive d’Europe centrale comme il aime à le rappeler, Finkielkraut est ainsi un fils de la Haskala. Les traditions juives ont été perdues au profit d’une sécularisation bénéfique, les enfants de la Haskala s’étant intégrés dans le monde en occupant des charges honorifiques dans la République : professeur de philosophie à l’école polytechnique pour Finkielkraut. Lorsque le philosophe dénonce un communautarisme clivant au sein de la société française, il  condamne l’absence de volonté de copier ce modèle d’intégration républicaine qu’on adopté ses parents. Pour Finkielkraut, ce renoncement à cette identité primitive juive s’est fait dans le cadre de l’Etat moderne (au profit de la mère-Nation généreuse et adoptante) qui octroie des droits mais engendre aussi des devoirs. Aussi lui est-il difficile d’entendre les discours aujourd’hui de ceux qui refusent ce modèle d’intégration -d’autant qu’il n’est plus réclamé ce renoncement à l’identité primitive comme ce fut le cas jusque dans les années 2000. Cette identité primitive est revendiquée comme essentielle par les jeunes générations. Elle est même brandie comme un droit, le droit d’appartenir à l’une des  communautés dans un pays où n’était reconnue jusque là -ô spécificité française- que la communauté nationale. Cette identité primitive est le fruit de l’individualisme moderne que la « globalisation » amplifie.

Chronique d’un Etat qui passe…

Le processus d’individualisation s’aménage dans une société où l’Etat souverain revendique « le monopole de la contrainte physique légitime » selon l’expression weberienne. C’est en cela que l’on reconnait l’Etat moderne : en ce qu’il autorise les individus à être sujets de droit hors des communautés. Mais lorsque ressurgissent ces communautés avec le clanisme antique, il est temps de s’interroger sur l’affaiblissement de la souveraineté de l’Etat.

 

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France : le deuil collectif

L’hommage rendu aux victimes du terrorisme s’est déroulé dans la Cour des Invalides, symbole fort : le plus haut niveau protocolaire d’hommage à la nation : les victimes sont civiles et la Cour  étant dédiée habituellement  aux hommages aux militaires morts en opération ou bien aux civils  ayant œuvré pour la Résistance.

Le Chef de l’Etat a voulu faire de cet hommage un moment d’affirmation des valeurs de la France : « Nous avons l’amour de la vie…L’ennemi, c’est la fanatisme, cet ennemi, nous le vaincrons ensemble avec nos forces -celles de la République-, avec le droit….  »

Les drapeaux bleu-blanc-rouge ont pavoisé sans que cela relève du nationalisme : ils n’étaient que la marque d’un patriotisme endeuillé et partagé.

 

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Drapeau à Paris aujourd’hui, sur une moto

Des mesures sécuritaires indispensables pour la France

Certains déclarent que la fermeture de nos frontières contribue à faire perdre encore plus de crédit à l’Europe. Il est vrai que les attaques terroristes surviennent après la crise financière de la Grèce. Et que cela assène un nouveau coup à l’Europe. Les ministres de l’Intérieur européens se sont réunis (20 novembre)  à Bruxelles et ont tenté de sauver ladite Europe en approuvant les mesures sécuritaires réclamées par Paris : une réaction de colmatage si j’ose dire. Mais les enquêtes en cours sur les djihadistes dévoilent aux peuples qui ont hérité de Schengen les failles immenses de la sécurité européenne. On a instauré il y a 20 ans la liberté de circulation mais il semblerait que les services de renseignement n’ont pas passé lesdites frontières…

 

La Chancelière allemande n’a pas la majorité en Europe sur la question des migrants !

Certains déplorent les « réactions populistes » qui s’ensuivent et qui conduisent à réclamer la refonte du dispositif de Schengen. Il est toujours facile de taxer de « populiste » toute mesure contribuant à appliquer le principe démocratique de base, à savoir la sécurité des citoyens. Après le massacre de sa jeunesse au Bataclan et aux terrasses de Paris, la France a-t-elle le choix ? Est-ce « populiste » que de remplir cette mission de protection de la vie ? Surtout après un tel attentat ? Par ailleurs, la question de la responsabilité des autres pays membres à l’égard de chaque autre se pose après la décision unilatérale d’Angela Merkel de proposer à des millions de migrants de venir en Europe. A ce propos, Paris et Berlin continuent d’afficher leurs convictions européennes. Mais comment ne pas être ébranlé par cet appel aux migrants à venir en Europe proféré par la Chancelière allemande, appel qui a provoqué un afflux tel (plus d’un millions de migrants sont d’ores et déjà en Allemagne avec des situations chaotiques, une défaillance des structures d’accueil) qu’il a fallu fermer les frontières ? N’est-il pas légitime de s’interroger sur l’inconscience totale d’une telle décision quant à ses conséquences pour l’Europe entière ? Puisque nous évoquons la solidarité européenne, base même de l’Union, nous pouvons à juste titre nous interroger : Angela Merkel a-t-elle pensé à ses partenaires européens en prenant cette décision qui nous lie ? A-t-elle mis au monde des enfants et pensé à ce monde que nous allons leur laisser ? Certes, l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre et les démographes l’alertent sur la question quant à l’avenir industriel du pays. Mais quid d’un avenir industriel quand on crée le chaos ? Contourner les règles communautaires au gré des urgences nées d’une émotion a des conséquences graves pour toute l’Europe, laquelle peut peut-être voler en éclat de ce fait… L’Allemagne est liée à son passé (voir post précédent) et sa culpabilité la rend d’autant plus vulnérable.

Alors certes, vu du VIIème arrondissement de Paris ou des lambris des ministères de nos vieux pays, cela peut sembler une réaction « populiste ». On a trop souvent brandi ce terme comme une menace en oubliant que les peuples ont droit à leur autodétermination selon le vieil adage droitdelhommiste.

 

Les ressorts psychanalytiques du fanatisme : de Lessing à Gérard Haddad / Fanaticism and psychoanalysis

C’est toujours agréable de se rendre à la librairie « La terrasse de Gutenberg », Paris 12ème. Au rez-de-chaussée, les livres et le coin lecture pour les enfants (pratique) avec un joli tapis sur le parquet ciré bordé de quelques petites chaises. L’ambiance est à l’Ashkénatie. Au sous-sol, accessible par un escalier de fer en colimaçon, une salle de conférence improvisée à chaque fois avec une table d’écolier en guise de pupitre et quelques bancs enchevêtrés. Au mur, de vieux livres. Des porte-manteaux. Des guirlandes.

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La terrasse de Gutenberg

Ce jeudi soir 17 septembre vers 20 heures, Gérard Haddad s’installe au pupitre de bois avec son accent de là-bas qui tout à coup fait s’engouffrer l’Orient dans l’antre ashkénaze. Il dit quelques mots d’arabe et nous voici avec « les autres », et non plus seulement entre nous -une trentaine- qui sommes venus l’écouter parler de Lacan et d’Althusser, de Lessing et de Céline.

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« Dans la main droite de Dieu »

Haddad vient parler de son dernier livre  publié chez Premier parallèle intitulé Dans la main droite de Dieu. Il y mène une psychanalyse du fanatisme, d’obédience lacanienne. Sa réflexion part de ce fragment célèbre de Lessing, Eine Duplik, 1778 : « Si Dieu tenait enfermée dans sa main droite la vérité toute entière et dans sa main gauche l’aspiration éternelle vers la vérité, même avec la condition de se tromper toujours, et s’il me disait : choisis ! Je saisirais humblement sa main gauche et je dirais : donne ! Car la pure vérité n’est faite que pour toi… »

Dans le judaïsme, la vérité est posée en valeur suprême, dans une éthique qui repose sur 3 forces : vérité, justice et paix. La quête de vérité ( « emet » en phonétique, soit aleph/mem/tav) porte en elle-même une seule certitude qui s’adresse au Père : la pure vérité n’est que de Toi seul.

Du fanatisme dans la modernité

D’emblée, Haddad raconte sa rencontre avec Yeshayahu Leibowitz, et l’influence que l’intellectuel juif orthodoxe né à Riga en 1903 a eue sur lui. Leur passion commune pour Maïmonide et leur goût partagé pour le doute -contre toute certitude- les a réunis, sionistes tous les deux mais non pas nationalistes. Haddad raconte les premiers mots de leur rencontre :

« Je savais que Leibowitz parlait parfaitement allemand. Il avait lu dans le texte Kant, Hegel… (Leibowitz avait fait ses études à Berlin). Mais je m’interrogeais sur sa connaissance des intellectuels Français. Je lui posai la question : cher Yeshayahu, qu’avez-vous lu en français ?

-Ben… j’ai tout lu. Quelle question…  »

Rires dans la librairie de la Terrasse de Gutenberg. Un peu de légèreté avant l’annonce des certitudes des autres selon Gérard. « J’ai sans cesse entendu depuis les années soixante que ‘la religion est la cause de tout’. Pour moi cette remarque émane du monde germanopratin.  » Référence à Sartre etc… Pour Haddad, le fanatisme ne vient pas du religieux. Son origine provient d’une faille profonde issue d’une blessure narcissique. Le narcissisme est le moteur du désir du fanatique « d’être entre soi » : le fanatique a cette passion de retrouver son semblable ou de convertir l’autre en semblable. L’idéologie communiste a fonctionné sur ce même modèle, et « moi qui suis un ancien militant du Parti Communiste, j’ai expérimenté… », rappelle-t-il en se posant en repenti de la Pensée Unique. Le fanatisme communiste n’avait qu’un objectif : convertir  le monde entier… Cette volonté de faire plier le monde à cette ressemblance n’a donc rien d’exclusivement religieux, la religion n’exerce pas de monopole en la matière. Puis Gérard invite Freud et son travail en 1910 sur la question du narcissisme, celle de l’image et celle de l’unité du corps dans le miroir. Cette quête de l’homme pour son image est insatisfaite. Le narcissisme blessé conduit les masses à être en phase avec un discours totalitaire dont le leader incarne la loi.

Fraternité oblige

Le cheminement de sa pensée est très personnel, loin des sentiers battus… Le voici reparti dans l’analyse qu’il avait développée dans Les Bibliocastes (les destructeurs de livres) sur le sentiment messianique, le fait d’aspirer à un monde parfait qui passe par le désir impérieux d’éliminer ceux qui ne partagent pas le même désir. Devant ce messianisme appelant à la création d’un gouvernement mondial, Haddad érige  la Tour de Babel, richesse de l’Humanité à travers cette diversité si complexe et si réelle. Il avance aussi une explication intéressante sur la fraternité

post en cours…

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Avons filé ensuite au Square Trousseau…

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Son livre éclaire sur les mécanismes profonds qui pourraient conduire (selon lui)  à l’extrême… Au fond, il me semble que le fanatique n’est pas un criminel classique : il ne craint pas la mort. Il reste prisonnier d’une image…  tel Narcisse ? … après tout peut-être Gerard Haddad a-t-il raison.

Le monde de l’insécurité

Nous avons appris à ne plus nous étonner de la violence collective en entrant dans le XXIème siècle. Après Auschwitz. Après les 25 millions de Russes morts pendant la 2ème Guerre mondiale. Et puis, après le chaos en Syrie et dans la région, et la progression de la violence ces dernières années en Europe, on ne peut que citer Freud, lequel ne voyait dans notre culture qu’une mince couche, que les forces destructrices du monde en deçà peuvent balayer d’un simple revers.

Apres 1945, la vieille Europe s’était replongée dans l’air du temps de la sécurité, tel qu’on le respirait à Vienne, à Londres, à Paris… avant 1914. A l’époque, cette folle insouciance imprégnait les esprits, on était l’enfant d’un siècle baigné de douceur de vivre. La même insouciance avait enveloppé les Trente glorieuses et jusqu’à ces années dernières où l’on se retrouve au bord d’un précipice au fond duquel sont tombés les auteurs de Charlie.

Rome avait apprivoisé la paix au cours des siècles et nous avait laissé en héritage l’organisation du temps et de l’espace…

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Rome avait importé la vigne dans le Sud de la France. La vigne y était ainsi et non à la « californienne » comme aujourd’hui, depuis la destruction du vignoble en Europe par le Phylloxera à partir des années 1860

Nous sommes restés pendant 2000 ans sur ce mode d’organisation. Ici, au pied de la Montagne Noire, Rome est là aujourd’hui encore, ayant laissé en héritage la culture de la vigne et la via Domitia.

La Montagne Noire

La Montagne Noire

La vigne au pied de la Montagne Noire…

Les Romains avaient installé non loin de là une colonie, la colonie de Narbo Martius, sous la protection du dieu Mars vers l’an 120 avant Jésus Christ. Ils avaient accosté près du Massif de La Clape, lequel était une île à ce temps, avant que tout soit ensablé alentour par les alluvions de l’Aude, lors des grandes crues de l’époque romaine.

Massif de La Clape, face à la Méditerranée

Massif de La Clape, face à la Méditerranée

AudeL’Aude à Roubia…

Vers 45 avant JC, César installa les vétérans de  sa Xème Légion dans la région, et les chemins qui s’y trouvent aujourd’hui gardent toutes les traces de leur passage. Je les connais par coeur. Celui-ci, en quittant Roubia, conduit au Tourril, aujourd’hui belle bâtisse entourée d’un vignoble d’un seul tenant. Cette terre dotée d’un puits avait été donnée à un centurion de la Xème Légion en récompense de sa bravoure. Ce dernier y avait élevé une villa dont le Tourril est l’héritage.

Le chemin d'Olonzac menant au Tourril

Le chemin d’Olonzac menant au Tourril

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Le Tourril, situé sur l’un des anciens chemins des Légionnaires romains, entre Roubia et Olonzac

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Le chemin a été goudronné  sur cette petite portion, on y croise quelques tracteurs et des martins-pêcheurs au long bec

Maison de la Montagne Noire

Maison de la Montagne Noire

Cette quiétude est le résultat de 20 siècles ayant conduit à l’élaboration d’un ordre, sur lequel l’Etat s’est appuyé pour permettre à tous de vivre en paix, dans un pays de droit. Mais nous voilà menacés par cet abîme de terreur qui pousse les migrants aujourd’hui vers l’Europe. Nul n’est aveugle. Chacun, attaché à ce monde du fait d’y avoir grandi et d’en avoir goûté la douceur et la bienveillance protectrice, s’inquiète de l’irrésistible progression de ce chaos.

Vivre à New York, dans une Amérique prête à s’enflammer

New York, véritable oxymore

Freud voyait dans la vieille Europe une culture qui n’était qu’une mince couche, que peuvent crever à chaque instant les actes de violence du monde. Ce vernis a volé en éclat avec la Grande Guerre, suivie de la IIè Guerre Mondiale. Le sol s’est fissuré, plus de droit, de liberté ni de sécurité.Ce chaos avait fait suite à une douceur de vivre qui avait pendant un temps, au XIXème siècle, imprégné l’air du temps. L’Amérique, elle, a vécu sur d’autres rythmes et d’autres codes. Et New York héritière de notre vieille Europe est à la fois les deux, cette Europe et l’Amérique, véritable oxymore : l’une des mégapoles les plus pacifiques au monde et un foyer de braises prêt à s’enflammer à tout moment.

Me voici installée à New York. La ville est pacifiée. Mais les événements récents montrent que tout peut basculer : ce 20 décembre, deux officiers du NYPD, le New York City Police Department, ont été assassinés dans leur voiture de patrouille à Brooklyn, Rafaël Ramos et Wenjian Liu (très précisément dans le quartier de Bedford-Stuyvesant). Les cités-ghettos de Brooklyn sont sous tension depuis les morts l’été dernier d’Eric Garner (un père de famille afro-américain mort étouffé au cours de son interpellation par l’officier blanc Daniel Pantaleo) et dont la video où il dit : « I can’t breathe » a fait le tour du Net) et Akaï Gurley, ce dernier ayant été tué par un officier de police new-yorkais : Peter Liang. Un procureur, K. Thompson (connu en France pour avoir voulu inculper DSK dans l’affaire Nafisatu Diallo) a annoncé la convocation d’un jury prochainement pour décider du sort de cet officier de police, ceci au nom de son credo : aucun crime ne doit rester impuni… Entre la communauté blanche et la communauté noire, la tension reste extrême, la police américaine étant restée une institution profondément blanche.

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En début de semaine, des renforts ont été affectés dans ces quartiers de Brooklyn : 20 000 policiers ont été déployés, qu’on croise dans des patrouilles fixes et mobiles… Je les vois dans les rues, dans des camions et des voitures de patrouille du NYPD plus nombreuses qu’à l’ordinaire en ces temps de vacances. Ci-dessous devant l’école du Rabbin Mena’hem Mendel Schneerson ( le Rebbe Loubavitc à l’angle de Kingston Street (voir photo suivante).

Une fracture communautaire qui s’aggrave

Les relations entre la communauté noire et la communauté blanche s’enveniment depuis ces événements. La non-inculpation de l’officier Pantaleo a provoqué des vagues de protestation, jusqu’aux journalistes de la Fox tel Bill O’Reilly, pourtant TV réputée conservatrice. Le problème est que 62% des Noirs américains considèrent qu’il s’agit là d’une violence policière à caractère raciste. La tension reste donc forte entre communautés et déjà les sondages affichent en cette fin d’année que la majorité des Américains (50%) estimeraient l’action du « premier président noir » des US négative dans le domaine des « relations inter-raciales » : ceci dans le sondage du Pew Research Center publié au début du mois de décembre. Le fossé entre communautés s’est agrandi à la cinquième année du mandat de Barack Obama, tout comme se sont aggravées les inégalités sociales et les violences.

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 Patrouilles du NYPD, Brooklyn, 29 décembre 2014

C’est un chauffeur de taxi noir qui nous a emmenés jusqu’au secteur de Crown où la tension est très forte. Après une conversation en anglais sur ladite tension, je lui ai demandé depuis quand il avait la nationalité américaine. En guise de réponse, il m’a d’abord expliqué qu’il était guinéen d’origine…

-Mais alors, si vous êtes Guinéen, vous parlez français ! lui ai-je dit aussitôt.

-Oui, bien sûr, je le parle depuis toujours, m’a-t-il répondu dans un français plus-que parfait.

Abdel est arrivé aux USA il y a une dizaine d’années, obtenant la Green Card pour avoir le droit de travailler. Au bout de 5 ans, il a postulé pour l’obtention de la nationalité américaine. Il est intéressant de souligner sa version de cette obtention, car ce mode d’obtention montre que c’est l’attachement aux valeurs de l’Amérique qui prévaut sur le droit du sol. Ce mode d’obtention prépare le futur citoyen dans sa connaissance de l’histoire de l’Amérique et des hommes politiques qui la dirigent. Les questions portent sur le nom des élus qui comptent au Congrès, les moments importants de l’histoire des Etats Unis (la Déclaration d’indépendance), les points essentiels du système constitutionnel américain…  Le livret d’apprentissage qui est fourni au candidat permet de répondre à toutes les questions. Ce Guinéen d’origine est devenu Américain il y a 4 ans en réussissant cet examen de passage (il faut avoir sept bonnes réponses sur les dix questions posées, m’a-t-il précisé).

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Taxi driver in New York, Brooklyn

Ce chauffeur de taxi musulman trouve absolument normal qu’un tel examen de passage soit imposé pour devenir un Américain. C’est une manière de monter son adhésion aux valeurs de ce pays qui chaque année ouvre une loterie pour 50 000 étrangers désireux d’obtenir la Green Card… Les réflexions en cours sur l’obtention de la nationalité française pourraient s’inspirer d’un tel système pour faire évoluer le droit français en la matière.

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Il a 3 enfants âgés de 5 ans à 14 ans, lesquels vont à l’école et n’apprennent pas le français. Il ne parle d’ailleurs jamais français avec eux. C’est pour eux une langue perdue.

Il nous laisse sur Kingston Avenue dans Brooklyn où vit la communauté du Rabbi de Loubavitch Schneerson qui l’a créée au lendemain de la guerre. La rue ressemble à un faubourg de Jérusalem, la pharmacie s’appelle « Teva Drugs »…

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Dans ce quartier, tout y est à l’image du reste de l’Amérique : les communautés vivent en parallèle sans jamais se mélanger ou se rencontrer. L’héritage de l’esclavage reste dans les mémoires et structure les rapports sous la forme dominants/dominés. Toutefois, l’existence d’une classe moyenne noire pèse sans doute dans l’absence de confrontations violentes comme en 1992 à L.A. où il y avait eu 53 morts et 2300 arrestations après le jugement des policiers ayant passé à tabac le Noir Rodnay King. Pour l’heure, rien d’une telle ampleur, l’Amérique vit sur la base d’un subtil équilibre des forces, tous en tout cas n’ont qu’un seul mot d’ordre : in America we trust ! Mais cela suffira-t-il pour vivre encore longtemps en paix ?

DSCN0036[1]Mon hôtel quand je vais à New York, Waldorf Astoria, Park Avenue.

Reconnaître un Etat palestinien ? (2)

Alors que cette semaine l’Assemblée nationale doit se prononcer sur la question, le vœu déposé par le groupe Europe Ecologie-Les Verts demandant la reconnaissance de l’Etat de Palestine vient d’être adopté ce vendredi 21 novembre par la majorité de gauche du Conseil régional d’Île-de-France. Ce texte demande à la France de reconnaître la Palestine comme un Etat indépendant sur la base des frontières de 1967 -avec Jérusalem comme capitale des deux Etats. Pour le président du groupe des écologistes Mounir Satouri, « la reconnaissance de la Palestine crantera une étape importante sur le chemin d’une paix juste et durable en Palestine. Ce n’est qu’une étape qui devra engager ensuite la France plus fermement en vue de garantir la sécurité des deux Etats, dans des frontières sûres et reconnues ». Un vœu qui n’engage en rien l’Etat français mais qui manifeste la volonté (des écologistes et d’une partie de la gauche française) d’une reconnaissance politique en faveur de la paix. Les événements survenus en juillet (affrontements le 13 juillet 2014 rue de la Roquette devant la synagogue Don Isaac Abranavel suite à la manifestation de soutien aux Palestiniens dénonçant « l’agression israélienne contre Gaza », manifestations et violences le 20 juillet à Sarcelles qui ont fait dire au maire de Sarcelles Mr Puponi qu’une « horde de sauvages a basculé dans l’antisémitisme primaire »)  comptent dans cette décision. Ce vœu propose un acte politique dans une situation devenue inextricable sur le terrain. Tout d’abord, la France par ses autorités politiques veut affirmer que le conflit israélo-palestinien ne s’importera pas sur son territoire, refusant de voir là un conflit religieux s’inviter en terre laïque et républicaine. Pour certains parlementaires socialistes, dont l’ex-ministre Benoît Hamon, la solution est donc politique et passe par la reconnaissance d’un Etat palestinien par la France. Mais, et c’est le deuxième point, la vie en Israël et dans les territoires est devenue un enfer. Voitures-béliers qui s’attaquent aux piétons, tuerie dans une synagogue, affrontements permanents…  la violence est extrême et ne provient d’aucune cellule terroriste organisée mais d’actes individuels aiguisés par les réseaux sociaux extrémistes, alors que progressent les fondamentalismes religieux. Enfin, la situation est devenue inextricable du fait de la colonisation qui se poursuit ; elle a profondément modifié la Cisjordanie, rendant impossible l’unité d’un territoire qualifié de « peau de panthère » par les Palestiniens.

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Ma’ale Adumim, colonie à 7 km à l’est de Jérusalem, photos MPS

La construction du Mur de séparation a amplifié le phénomène… DCIM100MEDIA   Jérusalem, mur de séparation, ancienne route de Jéricho 

Un héritage qui laisse augurer l’affrontement des fauves dans un pays situé désormais à mille ans du sionisme laïc et démocratique originel ( dans lequel l’Etat hébreu est né). Dans ces conditions, l’avenir de deux Etats peut sembler compromis avant même une reconnaissance unanime des Etats occidentaux…

Photos MPS

Reconnaître l’Etat palestinien ?

L’Assemblée nationale se prononcera le vendredi 28 novembre prochain sur une résolution invitant le gouvernement à reconnaître l’Etat palestinien. L’ancien ministre Benoît Hamon est l’initiateur de cette proposition portée par les députés socialistes, sous la houlette d’Elisabeth Guigou (présidente de la Commission des Affaires étrangères à l’AN), proposition qui n’engagera pas le président de la République. Pour rappel, c’est dans la ligne de la position historique du Parti socialiste, exprimée dans le discours de Mitterrand à la Knesset en 1982 et qui demandait la coexistence de Deux Etats dans les frontières de 1967, avec Jérusalem pour capitale commune. Pour information, je renvoie à mon livre, Au pied du Mur, Paris Jérusalem Ramallah (éd. François Bourin, Paris 2010) publié au lendemain de l’élection de Barak Obama et augurant les changements de la politique américaine au Moyen Orient.

 

La tension est extrême ce mois de novembre 2014, après un été d’affrontements. Les contrôles sont renforcés dans tout le pays.

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L’esplanade du Mur à gauche. Au fond la coupole dorée du Dôme du Rocher. 

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Jérusalem. Mur des Lamentations.

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Jérusalem, vue depuis le Mont des Oliviers

Négociations de paix au point mort

Pour les socialistes, il s’agit d’un « acte politique fort » au moment où les partisans de la paix israéliens et palestiniens ne parviennent pas à se faire entendre. Les communistes ont annoncé vouloir déposer un texte tout aussi fort symboliquement au Sénat (le 11 décembre), alors que de nouveaux actes de violence ont eu cours ces derniers jours en Israël, depuis les frappes sur Gaza au mois de juillet, et que l’on craint de nouveaux attentats dans les jours qui viennent. Le moindre événement d’importance peut entraîner l’embrasement de la région.

Un meuble Ikéa gratis 

Il s’agit d’une initiative des députés socialistes pour relancer un processus dont l’issue est politique, selon les représentants des démocraties occidentales. Avec des conditions, telle celle rappelée dimanche à la radio par Robert Badinter, l’ancien ministre de la justice socialiste disant que s’ « il y a reconnaissance, il faut qu’elle soit réciproque ». Outre-Manche, la Chambre des Communes britannique a proposé au gouvernement de reconnaître la Palestine en tant qu’Etat : le gouvernement devrait reconnaître « l’Etat de Palestine au côté de l’Etat d »Israël au titre de contribution à l’établissement d’une solution négociée à deux Etats ». Avec cette annonce (certes modérée et qui n’engage pas le gouvernement britannique), les Britanniques n’ont pas été recalés au rang d’as du bricolage comme les Suédois, lesquels ont hérité du titre après avoir reconnu l’Etat palestinien par décret le 30 octobre dernier. Pour rappel, le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman avait aussitôt déclaré que le Moyen-Orient était « plus complexe que « l’assemblage d’un meuble ikea ». Son homologue suédoise, la ministre Margot Wallstrom, a ensuite réagi en déclarant qu’elle serait « heureuse d’envoyer à M. Lieberman un meuble Ikea à assembler ». « Il comprendra que cela nécessite un partenaire, de la coopération et un bon manuel « … Finalement, les grandes idées des démocraties occidentales en matière de paix sont toujours une affaire de mode d’emploi.