L’effacement de soi. Rothko.

Qu’est-ce que le beau ? La couleur débarrassée de l’objet ? Mark Rothko avait dans son monde exprimé les failles de l’homme moderne : du fait des avancées scientifiques et des nouvelles découvertes, les liens traditionnels se sont distendus et les mythes fondateurs se sont écroulés, pourtant si puissants avaient-ils été. Et l’individu avec ses droits, ses exigences et sa solitude (loneless si bien commenté par Arendt)  allait les remplacer, estimait-il dans les années 1940 et 1950.

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Rothko, détail.

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Rothko. Untitled/ Centre G. Pompidou

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Dans Paris ce dimanche, la devise Fluctuat nec mergitur sur fond bleu se voulait un hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 dans la capitale, un an après jour pour jour.

Post en cours…

Un mode de vie louis-philippard

« Un chapeau de paille d’Italie  » met en scène tout l’inconscient bourgeois du XIXème siècle à travers un objet  qui surgit en guise de symbole et qui incarne tout à coup matériellement ce qui est caché : l’adultère.

Il était une fois un chapeau de paille qui coiffait une dame en goguette avec son amant, beau militaire des colonies. Tout se passerait bien dans cette histoire banale sans la gourmandise effrontée d’un cheval qui raffolait semble-t-il de la paille d’Italie … Le chapeau avalé, preuve de l’adultère, il ne restait plus pour le propriétaire du cheval qu’à réparer la faute causée par l’appétit de sa monture… sauf que ce jour d’aventure était aussi celui des noces du malheureux cavalier.

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Ce chef d’oeuvre du Vaudeville raconte mieux que tout autre comme la bourgeoisie -depuis Louis-Philippe- s’est attachée à mille objets, tous plus vains les uns que les autres. De la chaussure au chapeau de paille, cette foule d’accessoires procède de la tradition dans le monde très codifié de cette bourgeoisie… qui s’attache à la pince à sucre ou au parapluie. Des objets qui sont autant de traces de la  vie bourgeoise louis-philipparde, à mille lieues des champs de bataille et des actes héroïques des campagnes napoléoniennes.

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Le lustre en forme de flocon de la Comédie Française

Absolument sublime, la mise en scène du Français pour ce vaudeville si drôle ! Les années soixante-dix sont convoquées avec les guitares rock (l’un des guitaristes est à tomber), et les accents tziganes du violoniste qui fait aussi office de batteur. C’est si bon qu’on est fatigué de rire à la fin.

MPS

 

 

 

 

Le corps, objet de culte

La beauté est-elle un gage de réussite ?

  • Sylvie Poignonec et Marie-Pierre Samitier étaient aux Champs libres, mardi, pour leur conférence « Faut-il être beau pour réussir ? », animée par Maelle Chantrel (à droite).

Dans la salle, 450 personnes pour écouter la conférence et débattre de la question de l’imago dans le monde globalisé. La beauté est une émotion inexplicable, elle est devenue une valeur. Quelles conséquences pour nos vies dans un univers dématérialisé où les premières informations recueillies sur Internet passent par l’image ? (L’image dont l’anagramme est « magie » a pour nom « eidôlon » dans la Grèce antique : mot qui a donné « idolâtrie »)

 

 

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The human condition selon le peintre Gilles Aillaud

 

« Ce n’est pas directement la condition humaine que je peins… L’homme n’est pas dans la cage sous la forme du singe mais le singe a été mis en cage par l’homme ». L’œuvre du peintre s’est inscrite dans le mouvement qu’on a appelé La Nouvelle Figuration. Le Frac de Clermont-Ferrand expose en ce moment une collection intéressante des œuvres de l’artiste.

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Il peint les paysages de bord de mer qui excluent le spectateur du cadrage : lieux inaccessibles et rêvés. Mais il sait l’intégrer physiquement dans l’espace de la toile lorsque ce sont les animaux  et que ledit spectateur s’aventure à s’approcher. Les animaux enfermés par l’homme : c’est l’ambiguïté de cette relation qui inspire le peintre. Il représente l’étrangeté des lieux où s’opère cette « séquestration silencieuse et impunie ». Il écrit, dans les années 1980 : « Lorsque je peins, je cherche seulement à dire quelque chose, en ne songeant à la manière de peindre que pour rendre plus précise la parole ».

Gadamer

Questionnement de l’être devant une telle désolation créée par lui. Cette interpellation n’est pas sans rappeler  l’invitation (en attente d’une écoute) à la compréhension que fait H-G. Gadamer (Expérience esthétique et expérience religieuse- 1994). L’art apparaît comme événement de vérité, ouverture d’un monde, dévoilement qui nous permet d’accéder à la tragédie de notre propre existence.  L’expérience de l’art nous permet de voir le monde pour ce qu’il est : le monde apparaît dans une vérité qui est réalité, une réalité qui permet aux être humains d’accéder à se reconnaître.

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L’exposition au cœur de Clermont-Ferrand… Décembre2015/janvier 2016image

Le marché de noël donne à la ville aux pierres volcaniques des couleurs inattendues.

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Gilles Aillaud avait aussi écrit quelques mots : « Je peins des choses… Je suis incapable de peindre une idée… Pour nier une chose, il faut la détruire, tandis qu’une idée, c’est du vent, on peut toujours fermer l’oreille »

 

Goethe et son Traité des couleurs (Farbenlehre), ou comment l’Europe a perdu l’art au profit de l’Amérique

C’est en visitant le musée de Sholomo Guggenheim que l’on peut comprendre pourquoi la vieille Europe -qui s’est entre-tuée au XXème siècle- a perdu ses peintres.  Vassily Kandinsky né à Moscou et ayant grandi Odessa, est l’un d’eux. Fortement inspiré par Goethe et son Traité des Couleurs, il peint le premier (1909/1910) une œuvre abstraite réalisée à partir d’une conviction profonde et avec un objectif précis : substituer à la figuration et à l’imitation de la « réalité » extérieure du monde matériel une création pure de nature spirituelle que l’artiste trouve en lui…

La compréhension de ce cheminement artistique conduisit Mr Guggenheim à acheter ses oeuvres et à soutenir l’artiste dans une démarche encore inexplorée. Tout le monde connaît ce lieu extraordinaire, face à Central Park, bâtiment conçu comme une hélice par l’architecte génial F. Lloyd Wright. L’idée de salles d’exposition s’estompe pour laisser place à un seul lieu ouvert. L’extraordinaire collection de Mr Guggenheim s’y trouve mise en valeur remarquablement.

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The Guggenheim Museum in New York 2015

Le MoMa

Les collectionneurs et les marchands américains, les musées aussi ont rivalisé d’enthousiasme et d’audace pour la peinture française dès les années 1880. Il fallait être un peu fou pour choisir la peinture du Douanier Rousseau qui n’avait jamais quitté Paris en bon employé des Douanes. Les couleurs et les images naïves des grands fauves imaginaires ont inspiré Gauguin et Picasso. Ici Le Rêve comme dans les nuits profondes :

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Evidemment c’est Van Gogh qui prend à la gorge. Il n’est pas d’émotion plus intense dans ce monde de la couleur qui chavire. Vincent n’avait plus de moyens pour peindre, alors son frère lui envoyait de l’argent et il pouvait à nouveau étaler les touches vibrantes sur la toile de lin.

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Les collectionneurs américains embarquaient les toiles qu’ils achetaient dans les ateliers des peintres. Les Demoiselles d’Avignon étaient restées dans l’atelier de Picasso à Montmartre assez longtemps, suffisamment pour que Braque les y découvrent (vers 1906, 1907 ?) pour ensuite emboîter le pas dans le mouvement cubiste.

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Il n’y avait pas de pays comme l’Amérique où l’aspiration à la peinture fût plus passionné et enthousiaste à partir de ces années là. Ensuite, l’histoire de la peinture occidentale s’est écrite dans ce pays et même si les artistes européens sont revenus mourir en Europe, tel Kandinsky, les collections sont restées là-bas.

La Chauve-Souris : la Mitteleuropa à la sauce parisienne

Le vaudeville venu de l’Est est tellement jouissif quand l’orchestre dirigé par Marc Minkowski s’emballe dès les premières mesures ! Il faut aller voir et surtout entendre l’opéra-comique de Johann Strauss qui se joue salle Favart. Dans la fosse, le chef fait valser jusqu’au contrebassiste dont le spectacle est inouï, avec un jeu de bras extraordinaire. Les tutus des danseuses

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frôlent le public dans la salle. La valse est diablement bien jouée…

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Les critiques pourront tremper leur plume dans l’acide pour écorcher le parti-pris dont ce petit bijou de l’Opéra-comique fait l’objet avec cette interprétation un peu loufoque qui commence par une ménagère penchée sur sa table à repasser en regardant la télé…La mélodie à la sauce straussienne offre à la voix de Sabine Devieilhe un écrin qui joue une Adèle pétillante. Il faut entendre le contre-ténor Kangmin Justin Kim dans une imitation surprenante de Cécilia Bartoli. Le chant français offre ses effets à un spectacle qui se réclame de l’esprit viennois. C’est d’ailleurs surtout pour cela que le spectacle est vivifiant : il transporte dans le monde tourbillonnant de la capitale des Habsbourg.

Le monde perdu d’Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Peter Altenberg, Richard Beer-Hofmann…

La Chauve-Souris n’est rien d’autre qu’une amusante peinture sociale de la fin du XIXème siècle, où la petite-bourgeoisie est savamment étrillée par Johann Strauss. Malgré la pétulance de la partition, c’est le tableau d’une époque sans grande passion, avant les catastrophes qui pourraient survenir au loin, dans un temps proche. Dans l’Autriche de la fin du XIXème siècle, point de révolution ou de destruction des valeurs mais une tranquillité et une sécurité confiée à l’Etat. On y vivait tranquille sans rien redouter. Et l’amusement de ce monde ordonné avant la « brutalisation des masses » qui allait advenir le siècle d’après exprimait comme ce temps était calme.

L’Autriche était un vieil empire, « un Etat sans ambition » selon l’expression même de Stefan Zweig, lequel se plongeait dans Die Gesellschaft, une revue militant pour l’esprit moderne dans ce monde immobile. C’est le monde petit-bourgeois de ce vieil empire autrichien que dépeint Strauss et il est bon de s’y plonger pour comprendre combien le monde peut paraître tranquille avant les grandes tempêtes.