Les ressorts psychanalytiques du fanatisme : de Lessing à Gérard Haddad / Fanaticism and psychoanalysis

C’est toujours agréable de se rendre à la librairie « La terrasse de Gutenberg », Paris 12ème. Au rez-de-chaussée, les livres et le coin lecture pour les enfants (pratique) avec un joli tapis sur le parquet ciré bordé de quelques petites chaises. L’ambiance est à l’Ashkénatie. Au sous-sol, accessible par un escalier de fer en colimaçon, une salle de conférence improvisée à chaque fois avec une table d’écolier en guise de pupitre et quelques bancs enchevêtrés. Au mur, de vieux livres. Des porte-manteaux. Des guirlandes.

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La terrasse de Gutenberg

Ce jeudi soir 17 septembre vers 20 heures, Gérard Haddad s’installe au pupitre de bois avec son accent de là-bas qui tout à coup fait s’engouffrer l’Orient dans l’antre ashkénaze. Il dit quelques mots d’arabe et nous voici avec « les autres », et non plus seulement entre nous -une trentaine- qui sommes venus l’écouter parler de Lacan et d’Althusser, de Lessing et de Céline.

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« Dans la main droite de Dieu »

Haddad vient parler de son dernier livre  publié chez Premier parallèle intitulé Dans la main droite de Dieu. Il y mène une psychanalyse du fanatisme, d’obédience lacanienne. Sa réflexion part de ce fragment célèbre de Lessing, Eine Duplik, 1778 : « Si Dieu tenait enfermée dans sa main droite la vérité toute entière et dans sa main gauche l’aspiration éternelle vers la vérité, même avec la condition de se tromper toujours, et s’il me disait : choisis ! Je saisirais humblement sa main gauche et je dirais : donne ! Car la pure vérité n’est faite que pour toi… »

Dans le judaïsme, la vérité est posée en valeur suprême, dans une éthique qui repose sur 3 forces : vérité, justice et paix. La quête de vérité ( « emet » en phonétique, soit aleph/mem/tav) porte en elle-même une seule certitude qui s’adresse au Père : la pure vérité n’est que de Toi seul.

Du fanatisme dans la modernité

D’emblée, Haddad raconte sa rencontre avec Yeshayahu Leibowitz, et l’influence que l’intellectuel juif orthodoxe né à Riga en 1903 a eue sur lui. Leur passion commune pour Maïmonide et leur goût partagé pour le doute -contre toute certitude- les a réunis, sionistes tous les deux mais non pas nationalistes. Haddad raconte les premiers mots de leur rencontre :

« Je savais que Leibowitz parlait parfaitement allemand. Il avait lu dans le texte Kant, Hegel… (Leibowitz avait fait ses études à Berlin). Mais je m’interrogeais sur sa connaissance des intellectuels Français. Je lui posai la question : cher Yeshayahu, qu’avez-vous lu en français ?

-Ben… j’ai tout lu. Quelle question…  »

Rires dans la librairie de la Terrasse de Gutenberg. Un peu de légèreté avant l’annonce des certitudes des autres selon Gérard. « J’ai sans cesse entendu depuis les années soixante que ‘la religion est la cause de tout’. Pour moi cette remarque émane du monde germanopratin.  » Référence à Sartre etc… Pour Haddad, le fanatisme ne vient pas du religieux. Son origine provient d’une faille profonde issue d’une blessure narcissique. Le narcissisme est le moteur du désir du fanatique « d’être entre soi » : le fanatique a cette passion de retrouver son semblable ou de convertir l’autre en semblable. L’idéologie communiste a fonctionné sur ce même modèle, et « moi qui suis un ancien militant du Parti Communiste, j’ai expérimenté… », rappelle-t-il en se posant en repenti de la Pensée Unique. Le fanatisme communiste n’avait qu’un objectif : convertir  le monde entier… Cette volonté de faire plier le monde à cette ressemblance n’a donc rien d’exclusivement religieux, la religion n’exerce pas de monopole en la matière. Puis Gérard invite Freud et son travail en 1910 sur la question du narcissisme, celle de l’image et celle de l’unité du corps dans le miroir. Cette quête de l’homme pour son image est insatisfaite. Le narcissisme blessé conduit les masses à être en phase avec un discours totalitaire dont le leader incarne la loi.

Fraternité oblige

Le cheminement de sa pensée est très personnel, loin des sentiers battus… Le voici reparti dans l’analyse qu’il avait développée dans Les Bibliocastes (les destructeurs de livres) sur le sentiment messianique, le fait d’aspirer à un monde parfait qui passe par le désir impérieux d’éliminer ceux qui ne partagent pas le même désir. Devant ce messianisme appelant à la création d’un gouvernement mondial, Haddad érige  la Tour de Babel, richesse de l’Humanité à travers cette diversité si complexe et si réelle. Il avance aussi une explication intéressante sur la fraternité

post en cours…

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Avons filé ensuite au Square Trousseau…

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Son livre éclaire sur les mécanismes profonds qui pourraient conduire (selon lui)  à l’extrême… Au fond, il me semble que le fanatique n’est pas un criminel classique : il ne craint pas la mort. Il reste prisonnier d’une image…  tel Narcisse ? … après tout peut-être Gerard Haddad a-t-il raison.

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