Auschwitz et la question du pardon

Ce matin, mon livre est arrivé chez l’éditeur. Il paraît le 14 mars. Ce livre rapporte des témoignages directs de victimes de l’Holocauste. L’incitation systématique au pardon ne doit-elle pas être remise en question ? Les témoins que j’ai interrogés sont revenus du ghetto de Varsovie et des camps d’Auschwitz, de Dachau, de Bergen Belsen… Ils sont les derniers témoins. Les bourreaux quant à eux n’ont jamais en dehors de rares exceptions exprimé de demande de pardon. Quant à la justice allemande, elle a fait l’impasse sur les nombreux complices anonymes de l’Holocauste jusqu’à un revirement de la Cour de Justice allemande en 2011 à propos d’un gardien de Sobibor, John Demjanjuk, un apatride d’origine ukrainienne. L’homme a été condamné à cinq ans de prison pour complicité dans l’extermination de plus de 28 000 juifs sans preuve d’actes criminels, le juge estimant que sa qualité de gardien du camp de Sobibor était suffisante pour établir sa responsabilité, affirmant qu’il avait bien été gardien, et qu’il était donc complice des meurtres commis alors qu’il avait été présent dans le camp, bien qu’il n’y ait ni documents ni témoins. C’était la première fois qu’un garde était alors condamné «pour crime de guerre sans pour autant pouvoir prouver qu’il a participé à une tuerie».

Couverture du livre Bourreaux et survivants / Faut-il tout pardonner ? une Adolf Hitler, portrait dans Mein Kampf publié en Allemagne en 1925

Extraits…

Penser le pardon

Par quel retournement, 70 ans après la libération des camps de la mort, l’Europe est-elle devenue tout à la fois un espace de célébration de l’Holocauste en de temps même que renaît un antisémitisme virulent et meurtrier ? Comme si 77 ans après la nuit de cristal, 70 ans après l’ouverture des portes des camps par les forces soviétique et alliées, le vieux continent n’avait retenu aucune leçon de cette page indicible de son histoire ; comme s’il rechutait dans une maladie dont cette obscure tragédie ne l’avait ni vacciné ni guéri. L’Europe avait vu naître en son sein une industrie de la mort  conçue et opérée à partir de son pays le plus avancé en termes de culture : l’Allemagne de Bach, Mozart, Hegel et Kant avait créé Auschwitz -devenu le symbole d’une industrialisation de la mort pour éradiquer un peuple entier. A nouveau touchée par l’antisémitisme, l’Europe serait-elle inéluctablement happée par sa puissance autodestructrice ?

Comment se fait-il que les efforts considérables du « devoir de mémoire » alimentent non plus l’effroi devant la barbarie nazie mais une nouvelle judéo phobie en Europe et particulièrement en France ? Comment se fait-il que malgré cette prise de conscience l’Europe n’ait pas guéri de ce mal qui l’a conduit au pire ?

70 ans plus tard L’Europe est toujours malade

 

La thèse de ce livre, résultat d’une enquête auprès des victimes et témoins de la barbarie nazie est la suivante : si l’histoire est condamnée à un recommencement aussi rapide qu’inattendu, c’est parce que les bourreaux nazis se sont toujours considérés comme non-coupables, et de fait « rien n’a été pardonné ». Je montre que c’est une société toute entière qui n’a pas  voulu juger les actes de ses anciens  bourreaux, et que ces derniers n’ont jamais exprimé une once de regret hormis de rares exceptions que nous examinerons, justifiant l’injustifiable par le silence. Les bourreaux continuent de penser qu’ils ont eu raison. Il n’y a eu ni regrets ni demande de pardon, et c’est pourquoi le refus de pardonner l’impardonnable de Jankélévitch, tout comme la réponse de Jacques Derrida enjoignant de pardonner l’impardonnable, n’ont pas lieu d’être ( pourquoi aujourd’hui un refus de pardonner suivant Jankélevitch alors qu’aucune demande de pardon n’a été faite par les anciens bourreaux individuellement. Et si tel est le cas en 2015, quel recommencement induit par la techouva est-il possible ?).

Faute de repentance, la mémoire européenne ne peut pas guérir car est inscrit en elle un non-dit, qui, en même qu’on le conjure dans la célébration et qu’on le haït à travers ses héritiers concret : les juifs et l’Etat d’Israël, est toujours actif, et prêt à se réveiller pour passer à l’action.

Ce livre rapporte des témoignages directs des survivants à l’Holocauste, s’exprimant sur le pardon, et reprend ceux des bourreaux  qui n’ont jamais ou très rarement exprimé de repentance.  Leur témoignage soulève une question lancinante : en nous trompant sur le pardon, en le galvaudant, en utilisant cette notion pour nous extirper du passé à bon marché, n’avons-nous pas perdu le fil qui nous relie à la loi morale fondatrice de toute société humaine ? Et par là le sens de notre existence dans la modernité ne s’est-il ainsi abîmé ?

Pourquoi les Juifs ?

La question que pose l’Holocauste n’est pas celle du racisme ou de la xénophobie ordinaire, mais celle de l’élimination systématique d’un foyer religieux fondateur de la culture européenne et du peuple qui le porte.

Emil Fackenheim montre que « le génocide nazi est sans précédent dans l’histoire juive … et sans précédent également en dehors de l’histoire juive » [1]. L’antisémitisme racial de l’Espagne médiévale, la normalisation chrétienne antique et la persécution multimillénaire des Juifs (ce que certains désignent par ‘antisémitisme historial’), tout cela est d’une nature radicalement différente de « l’anéantissement pour l’anéantissement, le massacre pour le massacre, le mal pour le mal » conçu par les nazis.  On ne peut penser le pardon en dehors de cette particularité du mal.

Parmi les explications des actes inqualifiables des Nazis, on retiendra l’hypothèse de Béla Grunberger[2] selon laquelle la haine des Juifs, alors même qu’en général les antisémites sont peu en contact avec des Juifs réels, est le fruit d’une projection fantasmatique d’un narcissisme blessé. L’antisémitisme moderne serait l’héritier de l’antijudaïsme du christianisme antique, lui-même hérité de l’antijudaïsme romain. L’affect de haine envers les Juifs serait le fruit de la position radicalement hétérogène du judaïsme dans la culture. Un particularisme sous forme d’obéissance culturelle et religieuse à l’ordre donné par le Dieu d’Israël dans le Livre du Lévitique : « Soyez saints pour moi, car je suis saint, moi l’Éternel, et je vous ai séparés d’avec les peuples pour que vous soyez à moi.»[3] . Cette séparation est signifiante (qadosh signifie séparer, particulariser pour signifier) dans le sens où le monothéisme juif dans son refus d’adorer ce monde et sa dévotion à un Eternel hors du temps et de l’histoire critique toute forme de religiosité et de croyance intramondaine. Elle met en doute le panurgisme inhérent à toute culture comme système d’imitation. Dans sa formation la culture procède par imitation, la socialisation suppose l’imitation d’une langue, de gestes et de valeurs qui précèdent. La séparation juive frustre donc le désir à sa naissance même, et peut expliquer la haine envers les Juifs en même temps que l’admiration qui peut leur être portée… Une séparation féconde et fondatrice pour les cultures, car elle libère l’individu de l’imitation pour l’assumer en homme libre. Mais cette ‘sortie d’Egypte’ suppose tout à la fois la reconnaissance des limites individuelles et de la culture ;  elle nécessite la prise de conscience de la violence qui habite congénitalement tout individu et toute culture pour qui le rejet de l’imitation est forcément pensé comme une trahison. Penser le pardon suppose donc de comprendre pourquoi les cultures d’Europe en Allemagne, en Pologne, en Ukraine, en Hongrie… ont déployé une violence et tenté d’éliminer les acteurs de cette séparation, féconde au cœur de la culture. Et pourquoi les tenants de ces cultures, les Nazis, ont été convaincus d’avoir bien agi puisqu’ils n’ont jamais fait acte de repentance individuellement ?

Si mon analyse à partir des interviews des derniers témoins et mon hypothèse de départ sont justes, il nous donc faut interroger sur la place du judaïsme, du christianisme et de leurs conceptions du pardon qui forment notre trame mentale et celles des cultures européennes. Si « quelque chose n’a pas marché après l’Holocauste », n’est-ce pas parce que justement les Nazis sont convaincus d’avoir bien agie, et partant n’ont jamais estimé devoir faire acte de repentance ?

 

Penser le pardon après Auschwitz

 

Le pardon n’ayant pas été donné et reçu faute de repentance, il est assez probable que l’Europe cède à nouveau un jour aux avatars des égarements du XXème siècle : la vieille judéophobie chrétienne et protestante, le racialisme pseudo-scientifique du XIXème siècle, l’idolâtrie du Volk (« peuple » en allemand) –la race aryenne idolâtrée par les nazis, ‘la brutalisation’ des masses[4] (George L. Mosse) qui de 1870 à 1945 a conduit aux totalitarismes… Ces démons ont -pendant treize ans entre 1933 et 1945- imprimé sous la forme d’une idéologie totale avec des moyens de culture de masse leurs idéaux à des millions de femmes et d’hommes avant de prendre la forme d’un Etat total : le IIIème Reich. Ils risquent de renaître dans une Europe consciente de son passé et pourtant comme empoignée par son destin.

Emil Fackenheim rapporte une histoire[5] d’Elie Wiesel. Dans une petite synagogue d’Europe sous l’occupation nazie, un homme légèrement dément  s’écrie durant la prière : « Chut juifs ! Ne priez pas si haut ! Dieu pourrait vous entendre. Et il saurait qu’il y a encore quelques juifs qui vivent en Europe. ». A l’heure où j’écris ces lignes il est un grand nombre de synagogues en France et ailleurs en Europe qui sont entourées de barrières de fer, de véhicules de police et de soldats en armes.

A l’heure des derniers témoins, la question qui est posée aujourd’hui à l’Europe est celle d’une rédemption, d’un rachat des fautes passées. L’entêtement des bourreaux dans leur refus de reconnaitre leur faute, une faute d’une telle nature qu’aucun pardon ne soit possible pourrait-il projeter  définitivement son ombre sur l’avenir ? Une sorte d’impasse faute de pardon ? La honte ineffaçable d’avoir tué en masse le peuple juif aurait-elle détruit l’estime et la confiance minimale en soi qui permettent d’affronter un destin libre ? Comment vivre tranquille en étant si peu assurés de notre propre identité ? Enfin que signifie le retour de la « haine des juifs » en France 70 ans plus tard ?

J’ai cherché à comprendre l’innommable en éclairant les faits à la lumière des témoignages des derniers témoins de la catastrophe européenne. Je cherche à comprendre leurs conséquences pour les enfants de la quatrième génération et des générations à venir. Le pardon, la demande de pardon, l’absence de demande de pardon, tout cela tient dans une question vertigineuse : celle de la part d’humanité du bourreau. C’est de l’ambiguïté inhérente à la nature humaine dont nous allons parler. Des liens particuliers se créent ainsi en dépit des abominations subies ou infligées. L’Histoire se construit dans ces liens.

Il s’agit de penser le passé pour analyser le passé et tenter de guérir le présent. Voilà l’ambition, un peu excessive, de ces lignes, est-il déjà trop tard ?

1     Holocauste : après le second péché originel

« Quand la guerre s’est achevée, j’ai appris que ni les gouvernements, ni les leaders, ni les savants, ni les écrivains n’avaient su ce qu’il était arrivé aux Juifs. Ils étaient surpris. Le meurtre de 6 millions d’êtres innocents était un secret. « Un terrifiant secret », comme l’a appelé Laqueur. Ce jour-là, je suis devenu un Juif. Comme la famille de ma femme présente ici dans cette salle. Je suis un juif chrétien. Un catholique pratiquant. Et bien que je ne sois pas un hérétique, je professe que l’humanité a commis un second péché originel : sur ordre ou par négligence, par ignorance auto-imposée ou par insensibilité, par égoïsme ou par hypocrisie, ou encore par froid calcul. Ce péché hantera l’humanité jusqu’à la fin du monde. Ce péché me hante. Et je veux qu’il en soit ainsi. »

Jan Karski, Mon témoignage devant le monde – Histoire d’un État clandestin, Robert Laffont,‎ 2010.

1.1        Holocauste : au-delà de cette limite votre mémoire n’est plus valable

Chaque fois que je leur ai demandé au cours de mes reportages pour le journal télévisé : « Comment avez-vous vécu avec tout ce passé ? Et qu’en est-il du pardon ? » Les victimes survivantes de la Shoah  m’ont fait des réponses très différentes, toujours très motivées.

Le pardon a trait à la mémoire de l’être et au souvenir de l’expérience. Il est exprimé notamment dans les discours des victimes de l’Holocauste, moment unique dans l’histoire de l’Humanité. Celles-ci posent la question du sens du pardon sur l’arrière-fond de la mémoire de ce qu’elles ont vécu.  Elles s’expriment en fait sur le pardon avec leur structure de pensée qui est profondément juive ou judéo-chrétienne. Ces discours ne sont pas tenus par les bourreaux qui eux, et on oublie souvent de le préciser -et ce silence est lui-même absence de parole- n’ont jamais demandé pardon, ou très rarement. Les rares qui ont fait cette démarche ne sont pas les hauts gradés ou les donneurs d’ordre du régime nazi. Ce sont des subalternes qui l’ont fait exceptionnellement et dans des circonstances particulières, nous le verrons.

De nombreux nazis avaient reçu une éducation chrétienne. Eichmann lors de son procès à Jérusalem en 1961 tout à son souci de se disculper déclara : « Je ne haïssais pas les juifs, car j’ai été élevé, tant du côté de ma mère que du côté de mon père, dans l’esprit chrétien le plus pur »[6].  Mais ils évacuèrent assez vite ces valeurs judéo-chrétiennes reçues durant leur enfance pour créer un nouveau monde où la pitié n’avait plus court et où la cruauté devint rapidement un mode de vie. Il ne s’agissait pas initialement de « mal pour le mal », mais il fallait conquérir l’espace vital du peuple allemand déterminé par l’endroit où selon la mythologie nazie croissaient les bouleaux, œuvrer à la suprématie naturelle du peuple allemand et surtout le débarrasser de ses « ennemis » extérieurs et intérieurs. Les juifs assumant à la fois le rôle d’ennemi international et de microbe interne, de vermine contaminant la pure culture arienne. Dès 1933, il fallait purifier la race par l’eugénisme et la sélection, supprimer « des vies indignes d’être vécues »[7] et de leur « accorder une mort miséricordieuse » selon l’expression d’Eichmann lors de son procès… en commençant par les handicapés mentaux. Il fallait améliorer « la race et la santé du peuple, jusqu’à la création de l’homme nouveau » selon les mots même d’Hitler. Pour cela il fallait, malgré les protestations de forme pour ne pas se mettre à dos des populations massivement christianisées, retrouver l’instinct germanique grégaire et rompre avec les « religions orientales » pour retrouver les divinités de la nature. En une douzaine d’années, une génération de cerveaux furent lavés par la propagande de Goebbels qui avait parmi les premiers compris le pouvoir de l’image et du cinéma pour instiller des croyances de masse. L’industrialisation culturelle de cette nouvelle religion païenne dont Hitler était le dieu, l’effacement des références de la haute culture allemande dont les Juifs étaient effectivement massivement les créateurs comme écrivains (cf. Stefan Zweig un auteur à succès avant le nazisme dans la République de Weimar) permirent de créer une masse compacte des femmes et des hommes complètement neufs sans aucun état d’âme ni mémoire. Pour eux, le Juif était le courtier de bourse ou le banquier corpulent du capitalisme mondial qui affamait le peuple allemand dans un premier temps, avant que la progression vers l’Est ne les montre comme des barbus affamés et hirsutes à caftan vivant dans la misère comme des « rats » ou des « parasites », ainsi que les qualifiaient la presse et les films de la propagande de Goebbels.

Mais comme l’analyse George L. Mosse dans Les racines intellectuelles du Troisième Reich, toute cette idéologie de masse ne fut pas une génération spontanée née dans quelques esprits dérangés ou des bas-fonds. « Il est important de garder à l’esprit que les nazis trouvèrent le plus grand soutien à leur cause parmi les gens respectables, instruits. Leurs idées, éminemment considérées en Allemagne, après la Première Guerre mondiale, étaient en fait très répandues dans des pans entiers de la population avant même 1914 »[8]

L’ampleur et la durée de cette nazification de la culture allemande et le travail systématique d’effacement de ses racines… (etc)

[1] Emil Fackenheim, Penser après Auschwitz, La nuit surveillée, Paris, cerf, 1986, pg. 123.

[2] Béla Grunberger et Pierre Dessuant, Narcissisme, christianisme, antisémitisme : étude psychanalytique, Arles France, Actes Sud,‎ 1997.

[3] Livre du lévitique, 20, 26.

[4] Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the world wars. Oxford University Press, Oxford, 1990. Version française : De la grande guerre aux totalitarismes. La brutalisation des sociétés, Hachette Littératures, Paris, 1999.

[5] Idem pg. 117.

[6] In Eichmann à Jérusalem, Post Scriptum, coll. Folio histoire.

[7] Programme T4 du 1er septembre 1939

[8] George L. Mosse,  Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Calman Levy 2006, Histoire, pg. 38. Original : The crisis of German ideology,  1964.

(…)

« L’histoire de Jacob W.  illustre l’absence de toute volonté et l’adhésion passive au nazisme. Le témoignage qu’il livre dans le journal Der Spiegel éclaire sur l’énigme majeure du XXème siècle que fut la participation passive ou active du très grand nombre à la solution finale. D’étudiant en architecture, Jacob W. est devenu gardien à Auschwitz. Il avait 19 ans lorsqu’il a reçu la lettre l’informant qu’il était enrôlé.  Son récit sur l’univers concentrationnaire -précieux car sans doute l’un des derniers témoignages directs-  est celui d’un homme qui n’exprime aucune culpabilité : « Non, je n’ai pas ce sentiment. […] Je n’ai jamais fait de mal à un juif. Mais je n’ai pas non plus été capable d’en aider un », dit-il.  Partant, il n’exprime aucune demande de pardon. Toute les justifications tiennent en une phrase, qui manifeste que sa vie vaut celle de millions d’autres : « Si j’avais déserté, ils m’auraient tué » La fracture entre les collaborateurs et les résistants se trouve là, dans la capacité de discernement entre le bien et le mal,  et dans la capacité à risquer sa vie ou non. De la tour d’observation, Jacob W. retient les visions d’horreur du camp, l’odeur des fours crématoires et le remplissage incessant des fosses communes. Il lisait la Bible, dit-il, pendant que les prisonniers partaient travailler sur les routes. Et lorsque le journaliste le questionne plus précisément sur ce qu’il ressent à certains moments, lorsqu’il échange des propos avec des prisonniers juifs, il répond avec un langage stéréotypé comme le langage administratif (Amtssprache) d’Eichmann, un tel langage « parce qu’il était réellement incapable  de prononcer une phrase qui ne fût pas un cliché. »[1]

«Une fois nous devions surveiller ces deux femmes qui travaillaient, très jeunes. Alors je leur ai demandé: ‘Pourquoi êtes-vous là ?’. Et l’une d’entre elle m’a répondu: ‘Parce que je suis juive’. Qu’est-ce que vous êtes censé dire après ça?». La réponse qu’il a donnée « Qu’est-ce que vous êtes censé dire après ça » exprime bien le vertige du vide  qui habite cet homme et cette impossibilité de penser qui le caractérise, étant incapable d’exprimer une quelconque émotion, donnant des réponses stéréotypées, sans valeur et sans réflexion personnelle. Peut-être l’infantilisation des hommes dans le système totalitaire nazi a-t-elle participé à cette impossibilité de penser… Comment est-il possible après avoir vécu à Auschwitz de s’exprimer de façon aussi insipide ? Comment l’homme est-il incapable d’accéder à son humanité ? Comment l’homme peut-il se complaire dans son absence d’émotion et d’empathie pour ne « faire que son travail », ainsi que l’avait exprimé Eichmann ?

1.1        Ni coupable ni responsable…

Toute l’histoire post-nazie se retrouve là, dans l’Allemagne d’après-guerre qui a ‘oublié’ les procès des bourreaux puis a recyclé les hommes qui ont œuvré à l’Holocauste ou bien les a gratifiés de pensions d’anciens combattants. En 1997, un bilan faisait état de plusieurs dizaines de milliers d’anciens nazis qui percevaient des retraites comme « victimes de guerre ». Ainsi, la veuve de Reinhard Heydrich, l’homme qui dirigea la conférence Vanssee à Berlin, planifiant la Solution finale, toucha ce  « supplément victime » jusqu’à sa mort. Les autorités allemandes ont estimé que l’assassinat de Heydrich (en 1942 par des Tchèques) pouvait être considéré comme une opération militaire organisée par les Anglais. L’historien Gerhard Scheiber avait calculé que l’Allemagne versait dans les années 1990 13 milliards de Marks par an à 1,1 millions de soldats blessés ou à leurs ayant-droits. Parmi ces militaires, 5% étaient d’anciens criminels de guerre ou des membres de la Waffen-SS. Juridiquement, ces pensions de victimes leur revenaient de plein droit du fait d’une loi allemande de 1950 accordant ce supplément à tous les blessés de la Wehrmacht et de la Waffen-SS. Lors du débat parlementaire au cours de l’élaboration de la loi en 1950, une clause avait été prévue pour exclure les criminels de guerre du bénéfice de ces pensions de victimes. Toutefois, cette clause n’avait pas été retenue, sous prétexte que « le droit social n’a pas à jouer le rôle de droit pénal ». La révélation des versements de pensions par la télévision publique allemande NDR en février 1997 avait lancé un véritable débat public. Des députés (Verts, libéraux, communistes) avaient réclamé la suppression de ces pensions pour les criminels, d’autant que l’ex-RFA avait exclu d’anciens dirigeants communistes de l’ex-RDA de « retraites d’honneur » en tant qu’opposants au régime nazi s’ils avaient été jugés responsables de « graves atteintes aux droits de l’homme » dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Parmi les anciens nazis concernés par ces gratifications « pensions de victimes », la télévision allemande avait mis en exergue les sommes perçues par l’Etat par Wolfgang Lehnigk-Emden, ancien responsable d’un massacre en Italie dans le village de Caiazzo en 1943 (15 femmes et enfants massacrés). Il percevait une pension de 708 DMark en tant qu’ancienne « victime », ayant été blessé par un tir à la jambe alors qu’il tentait de s’enfuir d’un camp de prisonniers alliés. Un autre cas scandaleux avait suscité l’attention : celui de Heinz Barth, ancien chef de section de la division SS Das-Reich commandée par Adolf Diekmann et responsable du massacre d’Oradour-sur-Glane en juin 1944 où 644 civils ont été tués. La pension qu’il percevait d’un montant de 800 marks (392 dollars), lui avait été allouée en 1991 après la réunification de l’Allemagne pour une jambe perdue après le massacre d’Oradour, lorsque la Division Das Reich s’était trouvée ensuite sur le front de Normandie, et ce bien qu’il ait été condamné à perpétuité pour cela lors du procès de Bordeaux en février 1953. Cette pension avait suscité une vive polémique C’est au cours d’un procès en 2000 que la justice allemande lui a retiré sa pension au motif – Tribunal du Travail de Postdam- qu’un criminel de guerre ne saurait être pensionné. De tout cela il faut retenir la décision des institutions allemandes de continuer de pensionner les anciens nazis de par l’application du droit, en dehors de toute considération morale. Barth avait été condamné à perpétuité en 1983 pour les crimes de guerre qu’il avait commis mais avait continué de toucher des pensions de « victime » conformément à l’esprit du droit consacré par le législateur allemand en 1950 sous prétexte que « le droit social n’a pas à jouer le rôle de droit pénal ». Un raisonnement incongru dans un pays où le principe constitutionnel de respect de la « dignité humaine » imprègne la Loi fondamentale. Les historiens estiment ainsi que 50 000 anciens criminels de guerre ont bénéficié de pensions leur permettant de couler une retraite dorée de longues années, jusque fin 2001 lorsque le Bundestag vota une loi privant les anciens criminels de guerre de toute pension d’invalidité. Trois ans plus tard, lors de la commémoration du 60è anniversaire du massacre d’Oradour, le chancelier allemand Gerhard Schröder avait dit éprouver de la honte. La vie de ces hommes s’est écoulée ainsi, paisiblement. Heinz Barth est décédé le 6 août 2007 à Gransee (Brandebourg) à 86 ans. Reinhard Höhn est mort en toute quiétude en 2000. L’histoire de Herta Oberheuser est semblable. Cette femme médecin née à Cologne en 1911 avait officié au camp de Ravnsbrück entre 1940 et 1944. Son destin est peu connu. Pourtant cette femme qui fut un bourreau, qui mena des expériences scientifiques horribles sur des femmes et des enfants, termina sa vie tranquillement dans l’ancienne RFA. Elle exerça tranquillement comme médecin généraliste avant de mourir à l’âge de 67 ans à Linz am Rhein. Ainsi, de nombreux bourreaux n’ont pas éprouvé de culpabilité quant à leur responsabilité dans le conflit puis l’extermination de millions d’hommes et de femmes. Les bourreaux fascinent toujours, ce ne sont pas les victimes qui sèment le trouble, hormis lorsqu’elles deviennent à leur tour bourreaux ou bien lorsqu’elles surmontent l’indicible avec force. Comment ont-ils pu vivre ainsi cinquante ou soixante ans, sans jamais exprimer une quelconque repentance ? Est-ce lié à l’attitude des institutions judiciaires allemandes ? Est-ce dû à la partition de l’Allemagne avec le Mur de Fer ? Qu’est-ce qui dans l’âme allemande pourtant imprégnée de christianisme avec le catholicisme puis la Réforme peut éclairer sur l’origine d’un génocide, lequel se caractérise par l’indifférence des bourreaux à la faiblesse des autres et à la responsabilité ? Toute l’Allemagne a effectivement coulé une chape de plomb sur le passé si l’on excepte le procès de Nuremberg que les Alliés ont mis en place et dont « l’affaire Eichmann » est un volet avec la polémique suscitée par le livre d’Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, 1951). Cette notion de responsabilité personnelle, qui a pour pendant le pardon personnel -en opposition au pardon collectif- détermine la capacité d’un homme à exercer une résistance dans un système totalitaire, et à ressentir une culpabilité au souvenir des atrocités commises. Qui donc porte en soi cette notion de responsabilité personnelle ? Comment peut-elle être absente et comment devient-on un nazi, un bourreau ? Les recherches de l’historien américain Christopher Browning l’ont conduit à explorer comment les hommes du 101è bataillon de réserve de la police allemande ont été conduits à tuer des milliers de juifs par idéologie, suite à un conditionnement qui les soumettait à l’autorité, accomplissant leurs crimes comme s’il s’agissait d’un travail quelconque.

[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, éd Folio p.117    « 

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Une réflexion au sujet de « Auschwitz et la question du pardon »

  1. Je me réjouis de lire votre livre que j’ai demandé à votre éditeur. J’organise chaque année les Journées du Pardon, avec une vingtaine d’intervenants internationaux sur cette question.

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