Vivre à New York, dans une Amérique prête à s’enflammer

New York, véritable oxymore

Freud voyait dans la vieille Europe une culture qui n’était qu’une mince couche, que peuvent crever à chaque instant les actes de violence du monde. Ce vernis a volé en éclat avec la Grande Guerre, suivie de la IIè Guerre Mondiale. Le sol s’est fissuré, plus de droit, de liberté ni de sécurité.Ce chaos avait fait suite à une douceur de vivre qui avait pendant un temps, au XIXème siècle, imprégné l’air du temps. L’Amérique, elle, a vécu sur d’autres rythmes et d’autres codes. Et New York héritière de notre vieille Europe est à la fois les deux, cette Europe et l’Amérique, véritable oxymore : l’une des mégapoles les plus pacifiques au monde et un foyer de braises prêt à s’enflammer à tout moment.

Me voici installée à New York. La ville est pacifiée. Mais les événements récents montrent que tout peut basculer : ce 20 décembre, deux officiers du NYPD, le New York City Police Department, ont été assassinés dans leur voiture de patrouille à Brooklyn, Rafaël Ramos et Wenjian Liu (très précisément dans le quartier de Bedford-Stuyvesant). Les cités-ghettos de Brooklyn sont sous tension depuis les morts l’été dernier d’Eric Garner (un père de famille afro-américain mort étouffé au cours de son interpellation par l’officier blanc Daniel Pantaleo) et dont la video où il dit : « I can’t breathe » a fait le tour du Net) et Akaï Gurley, ce dernier ayant été tué par un officier de police new-yorkais : Peter Liang. Un procureur, K. Thompson (connu en France pour avoir voulu inculper DSK dans l’affaire Nafisatu Diallo) a annoncé la convocation d’un jury prochainement pour décider du sort de cet officier de police, ceci au nom de son credo : aucun crime ne doit rester impuni… Entre la communauté blanche et la communauté noire, la tension reste extrême, la police américaine étant restée une institution profondément blanche.

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En début de semaine, des renforts ont été affectés dans ces quartiers de Brooklyn : 20 000 policiers ont été déployés, qu’on croise dans des patrouilles fixes et mobiles… Je les vois dans les rues, dans des camions et des voitures de patrouille du NYPD plus nombreuses qu’à l’ordinaire en ces temps de vacances. Ci-dessous devant l’école du Rabbin Mena’hem Mendel Schneerson ( le Rebbe Loubavitc à l’angle de Kingston Street (voir photo suivante).

Une fracture communautaire qui s’aggrave

Les relations entre la communauté noire et la communauté blanche s’enveniment depuis ces événements. La non-inculpation de l’officier Pantaleo a provoqué des vagues de protestation, jusqu’aux journalistes de la Fox tel Bill O’Reilly, pourtant TV réputée conservatrice. Le problème est que 62% des Noirs américains considèrent qu’il s’agit là d’une violence policière à caractère raciste. La tension reste donc forte entre communautés et déjà les sondages affichent en cette fin d’année que la majorité des Américains (50%) estimeraient l’action du « premier président noir » des US négative dans le domaine des « relations inter-raciales » : ceci dans le sondage du Pew Research Center publié au début du mois de décembre. Le fossé entre communautés s’est agrandi à la cinquième année du mandat de Barack Obama, tout comme se sont aggravées les inégalités sociales et les violences.

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 Patrouilles du NYPD, Brooklyn, 29 décembre 2014

C’est un chauffeur de taxi noir qui nous a emmenés jusqu’au secteur de Crown où la tension est très forte. Après une conversation en anglais sur ladite tension, je lui ai demandé depuis quand il avait la nationalité américaine. En guise de réponse, il m’a d’abord expliqué qu’il était guinéen d’origine…

-Mais alors, si vous êtes Guinéen, vous parlez français ! lui ai-je dit aussitôt.

-Oui, bien sûr, je le parle depuis toujours, m’a-t-il répondu dans un français plus-que parfait.

Abdel est arrivé aux USA il y a une dizaine d’années, obtenant la Green Card pour avoir le droit de travailler. Au bout de 5 ans, il a postulé pour l’obtention de la nationalité américaine. Il est intéressant de souligner sa version de cette obtention, car ce mode d’obtention montre que c’est l’attachement aux valeurs de l’Amérique qui prévaut sur le droit du sol. Ce mode d’obtention prépare le futur citoyen dans sa connaissance de l’histoire de l’Amérique et des hommes politiques qui la dirigent. Les questions portent sur le nom des élus qui comptent au Congrès, les moments importants de l’histoire des Etats Unis (la Déclaration d’indépendance), les points essentiels du système constitutionnel américain…  Le livret d’apprentissage qui est fourni au candidat permet de répondre à toutes les questions. Ce Guinéen d’origine est devenu Américain il y a 4 ans en réussissant cet examen de passage (il faut avoir sept bonnes réponses sur les dix questions posées, m’a-t-il précisé).

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Taxi driver in New York, Brooklyn

Ce chauffeur de taxi musulman trouve absolument normal qu’un tel examen de passage soit imposé pour devenir un Américain. C’est une manière de monter son adhésion aux valeurs de ce pays qui chaque année ouvre une loterie pour 50 000 étrangers désireux d’obtenir la Green Card… Les réflexions en cours sur l’obtention de la nationalité française pourraient s’inspirer d’un tel système pour faire évoluer le droit français en la matière.

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Il a 3 enfants âgés de 5 ans à 14 ans, lesquels vont à l’école et n’apprennent pas le français. Il ne parle d’ailleurs jamais français avec eux. C’est pour eux une langue perdue.

Il nous laisse sur Kingston Avenue dans Brooklyn où vit la communauté du Rabbi de Loubavitch Schneerson qui l’a créée au lendemain de la guerre. La rue ressemble à un faubourg de Jérusalem, la pharmacie s’appelle « Teva Drugs »…

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Dans ce quartier, tout y est à l’image du reste de l’Amérique : les communautés vivent en parallèle sans jamais se mélanger ou se rencontrer. L’héritage de l’esclavage reste dans les mémoires et structure les rapports sous la forme dominants/dominés. Toutefois, l’existence d’une classe moyenne noire pèse sans doute dans l’absence de confrontations violentes comme en 1992 à L.A. où il y avait eu 53 morts et 2300 arrestations après le jugement des policiers ayant passé à tabac le Noir Rodnay King. Pour l’heure, rien d’une telle ampleur, l’Amérique vit sur la base d’un subtil équilibre des forces, tous en tout cas n’ont qu’un seul mot d’ordre : in America we trust ! Mais cela suffira-t-il pour vivre encore longtemps en paix ?

DSCN0036[1]Mon hôtel quand je vais à New York, Waldorf Astoria, Park Avenue.

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