Cahiers noirs/ Schwarzen Hefte : que faire de Martin Heidegger ( suite 2) en France ?

L’Heideggerrei (la passion pour Heidegger) est bien restée une « spécificité » française, les penseurs allemands de l’après guerre, Adorno le premier, ayant « réglé » le cas Heidegger. La fascination pour le maître de Fribourg-en-Brisgau s’est appuyée sur un quiproquo que les Cahiers Noirs récemment publiés (tardivement selon la volonté de l’Allemand) révèlent. Il ressort dans lesdits Cahiers (Ed. Klostermann) ce que le philosophe allemand entendait par exemple par « ennemis » : les Juifs. De même les notions de « sol » (« Boden ») et de « communauté » (« Volsktum » voire « Gemeinschaft »)sont-elles développées chez Heidegger pour élaborer une philosophie politique, elles y serviront comme éléments structurants dans l’idéologie nazie.(voir mon Post du 23 février 2014 : Le Suspens des éditions Klostermann)

Le travail de déconstruction et de dévoilement  du philosophe et universitaire Emmanuel Faye permettra-t-il à la France philosophique de prendre ses distances avec Martin Heidegger ? Peut-être l’influence de ce dernier sur les penseurs français tels Derrida, Foucault, Lévinas (à moins forte raison) pour ne citer que ceux-là et les « passeurs » comme François Fédier, sera-t-elle appréhendée avec distance et circonspection. Dans un souci de dévoilement, tel le parrêsiaste cher à Michel Foucault (Parrêsia : peut-être faudrait-il revenir sur le concept grec de vérité…), Emmanuel Faye continue de démontrer par son travail de recherche que la philosophie de Heidegger a influencé le nazisme.Elle a posé les bases d’une idéologie structurée basée sur des valeurs que Heidegger ensemence dans la pensée : le sol, la race, la communauté. Ces trois points essentiels dans l’idéologie national-socialiste font l’objet d’une compilation parue au printemps : ‘Heidegger : le sol, la communauté, la race’, parue aux éditions Beauchesne.(coll Le grenier à sel)

Invité ce mois-ci chez Antoine Spire, Emmanuel Faye développe ce qu’il appelle « l’antisémitisme de Heidegger » :

REGARDER L’EMISSION ICI

spire

Au cours de l’émission, Emmanuel Faye revient sur les Cahiers noirs, en particulier le volume contenant les texte de 1931 à 1938

Cahiersnoirsvol1

Schwarze Hefte 1931-1938Cahiers noirs Martin Heidegger

…soulignant parmi les passages antisémites celui de la page 190 :premier paragraphe de l’écrit  198 : « Le National socialisme doit être toujours sous-jacent à la philosophie comme principe…s’interrogeant « dans quelle mesure le Nazisme peut contribuer à prendre une nouvelle position fondamentale à l’égard de l’être »

page190

Texte des Cahiers noirs, vol 1 page 190

Emmanuel Faye n’a de cesse de démontrer qu’on ne peut séparer le nazisme de Heidegger  de sa philosophie. C’est toute une pensée qui est marquée par l’idéologie National socialiste, et qui fait partie de la notion de vision du monde historique que l’Allemand développe dans les années 1930. Par ailleurs, il exprime très tôt dans ses courriers privés un antisémitisme caractérisé par la notion de « Verjudung ». Ainsi évoque-t-il l’  « enjuivement » (Verjudung)  de la  » race allemande » dans une correspondance privée dès 1916. En effet, en 1916, le 18 octobre, il écrit à sa femme Elfriede : « L’enjuivement de notre culture et des universités est en effet effrayant et je pense que la race allemande (die deutsche Rasse) devrait trouver suffisamment de forces intérieures pour parvenir au sommet. »

Il est à souligner que le livre publié par Emmanuel Faye permet d’approfondir la structure même de l’idéologie nazie, qui s’ancre dans trois notions : le sol, la communauté, la race. Un travail conduisant à comprendre ce que le philosophe allemand entendait  par « la vérité interne et la grandeur du mouvement » national socialiste.

Rappel :

Voir mon Post ‘Blut und Boden’, le sang et le sol publié le 24 mai 2014 à l’occasion d’un colloque à l’Assemblée nationale qui portait sur Léon Blum, extraits :

Ce qui fonde une république, ce ne sont pas les immeubles, les frontières, les armées. Non. Ce qui fonde la république, ce sont les valeurs que l’on partage et auxquelles on croit et que les hommes comme les biens matériels viendront protéger, dans une position ancillaire. Ces valeurs sont forgées par la mémoire commune détentrice des actions passées et qui participent de la construction d’une conscience collective de ce que l’on veut faire ensemble. Cette capacité de l’agir s’élabore en fonction de l’Histoire, ce passé intellectualisé dont on tire des leçons.

La terra patria (le sol)

Tout se retrouve ici dans l’histoire de Blum : un judaïsme laïcisé, une terre romaine qu’il rencontre dans un épisode électoral à Narbonne, le rapport au temps qui s’inscrit dans une vision intellectuelle et idéaliste car il fut savoir bâtir dans l’âme.

Pour Léon Blum donc, un puissant attachement aux valeurs républicaines et un rapport à la terre qui n’est donc pas primordial. Contrairement à ce système de valeurs, rappelons que la question de l’appartenance au sol est fondamentale dans l’idéologie nazie. La race est indissociable du sol, d’où l’importance de la paysannerie (v. sur W. Darré, auteur de « Blut und Boden », et sur l’importance du sol et du sang chez les nazis). Alors que le judaïsme a un rapport autre à la terre. Ce sont deux conceptions qui s’affrontent et qui puisent leurs racines dans deux mondes opposés : le monde gréco-romain et le monde juif.

Il y a une très grande différence entre la terre romaine, terra patria, et la terre au sens juif.

-Dans La cité antique, Fustel de Coulanges  explique fort bien que la terra patria est  la terre des ancêtres divinisés. Les Romains versent du vin sur cette terre, ces libations étant dévolues aux ancêtres sous la terre. A Rome, les tombes étaient sous les maisons, et les nécropoles sous les villes. Dans le monde gréco-romain, la terre a une valeur sacrée qui est confondue avec les dieux sous la terre. Il convient de leur faire des offrandes, sinon ils reviennent se venger.

-Pour Israël, la terre est à Dieu (Lévitique, ch 25, v.23) : car la terre est à moi, car vous êtes comme des étrangers domiciliés chez moi ». Rappelons qu’Israël est fondée hors sol après la libération de l’esclavage d’Egypte en plein désert, c’est à dire un lieu où la terre n’appartient à personne, et ce le temps de deux générations, quarante années. Ceux qui reviendront en Terre promise ont grandi hors sol, et garderont cette valeur en tête : la terre ne vaut rien sans la responsabilité du peuple, et sans la notion de responsabilité envers autrui. C’est en appliquant les principes de la Loi que la terre pourra rester au peuple d’Israël, dans une harmonie de justice où il n’est rien d’injustifiable. A l’image du roi Salomon, les rois et gouvernants se doivent d’être justes.

Le temps

A nouveau député en 1929 (sa première élection avait été en 1919), Blum veut graver sur les tables de la République des valeurs qui s’inscriront dans le temps. Ainsi, il deviendra chef du gouvernement du Front populaire en 1936, artisan des premiers congés payés. Je rappelle que dans ce gouvernement Blum de juin 36, trois femmes devinrent ministres dont Irène Joliot-Curie, l’une des physiciennes majeures du XXè siècle (Prix Nobel de Chimie pour la découverte de la radioactivité artificielle, 1935) et qui sans être militante féministe a oeuvré pour le droit au travail des femmes, soutenant ainsi la nécessité pour elles d’être indépendantes économiquement…

De Blum, il faut retenir un grand optimisme et une pensée politique profondément juive mais laïcisée : « Pour moi, je suis trop vieux, dira-t-il à la fin de sa vie. Je ne verrai pas les Nations assises autour d’un foyer commun ». La continuité de cette pensée se retrouve dans le livre qu’a publié Lévinas en 1972 : « Humanisme de l’autre homme ». Un livre où Lévinas estime que l’antisémitisme est la haine de l’autre homme.  Blum fut très tôt victime d’antisémitisme, désigné  par Léon Daudet (l’Action française, 2 sept 1933) comme « un hybride ethnique et hermaphrodite », coupable selon Gide de promouvoir « un possible avènement de la race juive » ou de vouloir imposer le shabbat à cette vieille société chrétienne qu’est la France (sic!). Son histoire incarne celle de l’antisémitisme qui prit une nouvelle forme au XXè siècle, en correspondance avec la montée du nazisme outre-Rhin…  il sera d’ailleurs victime d’une agression le 13 juin 1936 boulevard Saint Germain.

Le sang

Alors que se met en place en France une politique sociale avec le Front Populaire, le régime nazi vote en Allemagne les lois raciales, basées sur le sol (en 1933 sur la propriété paysanne), le sang, la race (1935, lois de Nuremberg ayant pour but de réduire la proportion de sang juif dans la race allemande).  Les lois raciales étaient saluées outre-Rhin comme de grands progrès pour l’humanité. La condamnation du métissage était justifiée par le souci de ne pas « abâtardiser le peuple allemand avec le sang de l’Ennemi enfin identifié. Les Allemands pouvaient donc grâce au droit constituer une communauté de sang, renonçant à leur liberté pour cette communauté. L’influence du racialisme (Gobineau) enracina ce dogme de l’inégalité des races et de la supériorité de la race de sang germanique, faisant du sang une valeur essentielle, fondatrice du peuple allemand, de sa communauté (Gemeinschaft). Dans l’édifice idéologique nazi, la primauté du groupe sur l’individu permet le maintien et la pureté de la race, objectif de l’Etat et de chacun. L’individu seul ne porte aucune valeur : il en porte en tant que membre de la communauté qui en détient une par le sang que chacun a en commun.  » L’Etat devra faire de la race le centre de la vie de la communauté : veiller à ce qu’elle reste pure » écrit Hitler dans MK, ajoutant : « Ce qui est l’objet de notre lutte, c’est d’assurer l’existence et le développement de notre race et de notre peuple, c’est de nourrir ses enfants et de conserver la pureté du sang, la liberté et l’indépendance de la patrie, afin que notre peuple puisse mûrir pour l’accomplissement de la mission qui lui est destinée par le Créateur de l’univers. »

Ce n’est ni la fascination pour Hitler ni la peur qui ont conduit les nazis à leur funeste dessein, mais ce système de valeurs (du sang, de la race et du sol) auquel ils ont cru, s’appuyant sur un discours métaphysique et biologique.

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