Le sang et le sol (Blut und Boden), et le temps (Zeit)

Ce jeudi 22 mai 2014, j’ai assisté à un colloque à l’Assemblée Nationale qui aurait pu s’intituler :  « Aux grands hommes la France reconnaissante ». Organisé par l’Institut universitaire d’études juives, il était consacré à quatre hommes d’Etat de la IIIè République, « haïs et persécutés comme juifs ».  Ce fut l’occasion d’entendre l’exposé d’Ilan Greilsammer, professeur de sciences po à l’université Bar-Ilan de Tel Aviv et pacifiste reconnu. De son exposé sur Léon Blum, il me semble qu’il faut retenir le rapport de l’homme politique à la Res Publica (à Rome : le Bien commun).

Blum

Ilan Greilsammer au centre

Ce rapport à la Res Publica était celui d’un homme attaché avant tout à des valeurs. Originaire d’Alsace où ses parents étaient commerçants, Léon Blum avait réussi de brillantes études qui l’avaient conduit au Conseil d’Etat. Je rappelle qu’il contribua à l’élaboration de la notion de service public  (arrêt Compagnie générale française des tramways, 1910 ) et à l’évolution de la jurisprudence sur la responsabilité de l’administration et de ses agents (Epoux Lemonnier, 26 juillet 1918).

Blum2

 

Salle Colbert, jeudi 22 mai 2014 à 18 heures

Blum éprouvait une véritable dévotion et une ferveur quasi religieuse pour la République. Il ne manifestait pas un attachement à la terre (la terre des vignobles du Narbonnais, que Rome avait façonnée à son image) mais à des valeurs, l’égalité, la liberté, la laïcité, qu’il défendait.

Blum avait perdu les élections législatives en 1928. L’année suivante, suite au décès du député de la circonscription, le leader de la SFIO qu’il était depuis le Congrès de Tours a  été ‘parachuté’  à Narbonne, terre viticole mais circonscription en partie citadine, convoitée par l’extrême gauche et qui lui dédia ses suffrages. En 1929, Léon Blum fut donc député de Narbonne, et il put ainsi retrouver les bancs de l’Assemblée Nationale.

Après la guerre, certains ont voulu voir en lui une figure politique incarnant des principes universels tels Badinter ou Simone Weil. « Non, selon moi, il se sentait parfaitement français, il chérissait la France, ses poètes …La France est pour lui non le terroir, non les cimetières de Maurice Barrès (qu’il avait considéré comme son maître en littérature jusqu’à la rupture lors de l’affaire Dreyfus)  ni le vin de Narbonne, mais l’incarnation d’une pensée s’appuyant sur la justice, le droit, la liberté, la fraternité. » Les remarques de Greilsammer me semblent d’autant plus justes qu’elles mettent l’accent sur l’essentiel, à savoir la prééminence de l’esprit sur le matériel. Ce qui fonde une république, ce ne sont pas les immeubles, les frontières, les armées. Non. Ce qui fonde la république, ce sont les valeurs que l’on partage et auxquelles on croit et que les hommes comme les biens matériels viendront protéger, dans une position ancillaire. Ces valeurs sont forgées par la mémoire commune détentrice des actions passées et qui participent de la construction d’une conscience collective de ce que l’on veut faire ensemble. Cette capacité de l’agir s’élabore en fonction de l’Histoire, ce passé intellectualisé dont on tire des leçons.

La terra patria (le sol)

Tout se retrouve ici dans l’histoire de Blum : un judaïsme laïcisé, une terre romaine qu’il rencontre dans un épisode électoral à Narbonne, le rapport au temps qui s’inscrit dans une vision intellectuelle et idéaliste car il fut savoir bâtir dans l’âme.

Pour Léon Blum donc, un puissant attachement aux valeurs républicaines et un rapport à la terre qui n’est donc pas primordial. Contrairement à ce système de valeurs, rappelons que la question de l’appartenance au sol est fondamentale dans l’idéologie nazie. La race est indissociable du sol, d’où l’importance de la paysannerie (v. sur W. Darré, auteur de Blut und Boden, et sur l’importance du sol et du sang chez les nazis). Alors que le judaïsme a un rapport autre à la terre. Ce sont deux conceptions qui s’affrontent et qui puisent leurs racines dans deux mondes opposés : le monde gréco-romain et le monde juif.

Il y a une très grande différence entre la terre romaine, terra patria, et la terre au sens juif.

-Dans La cité antique, Fustel de Coulanges  explique fort bien que la terra patria est  la terre des ancêtres divinisés. Les Romains versent du vin sur cette terre, ces libations étant dévolues aux ancêtres sous la terre. A Rome, les tombes étaient sous les maisons, et les nécropoles sous les villes. Dans le monde gréco-romain, la terre a une valeur sacrée qui est confondue avec les dieux sous la terre. Il convient de leur faire des offrandes, sinon ils reviennent se venger.

-Pour Israël, la terre est à Dieu (Lévitique, ch 25, v.23) : car la terre est à moi, car vous êtes comme des étrangers domiciliés chez moi ». Rappelons qu’Israël est fondée hors sol après la libération de l’esclavage d’Egypte en plein désert, c’est à dire un lieu où la terre n’appartient à personne, et ce le temps de deux générations, quarante années. Ceux qui reviendront en Terre promise ont grandi hors sol, et garderont cette valeur en tête : la terre ne vaut rien sans la responsabilité du peuple, et sans la notion de responsabilité envers autrui. C’est en appliquant les principes de la Loi que la terre pourra rester au peuple d’Israël, dans une harmonie de justice où il n’est rien d’injustifiable. A l’image du roi Salomon, les rois et gouvernants se doivent d’être justes.

Le temps

A nouveau député en 1929 (sa première élection avait été en 1919), Blum veut graver sur les tables de la République des valeurs qui s’inscriront dans le temps. Ainsi, il deviendra chef du gouvernement du Front populaire en 1936, artisan des premiers congés payés. Je rappelle que dans ce gouvernement Blum de juin 36, trois femmes devinrent ministres dont Irène Joliot-Curie, l’une des physiciennes majeures du XXè siècle (Prix Nobel de Chimie pour la découverte de la radioactivité artificielle, 1935) et qui sans être militante féministe a oeuvré pour le droit au travail des femmes, soutenant ainsi la nécessité pour elles d’être indépendantes économiquement…

De Blum, il faut retenir un grand optimisme et une pensée politique profondément juive et laïcisée : « Pour moi, je suis trop vieux, dira-t-il à la fin de sa vie. Je ne verrai pas les Nations assises autour d’un foyer commun ». La continuité de cette pensée se retrouve dans le livre qu’a publié Lévinas en 1972 : « Humanisme de l’autre homme ». Un livre où Lévinas estime que l’antisémitisme est la haine de l’autre homme.  Blum fut très tôt victime d’antisémitisme, désigné  par Léon Daudet (l’Action française, 2 sept 1933) comme « un hybride ethnique et hermaphrodite », coupable selon Gide de promouvoir « un possible avènement de la race juive » ou de vouloir imposer le shabbat à cette vieille société chrétienne qu’est la France (sic!). Son histoire incarne celle de l’antisémitisme qui prit une nouvelle forme au XXè siècle, en correspondance avec la montée du nazisme outre-Rhin…  il sera d’ailleurs victime d’une agression le 13 juin 1936 boulevard Saint Germain.

Le sang

Alors que se met en place en France une politique sociale avec le Front Populaire, le régime nazi vote en Allemagne les lois raciales, basées sur le sol (en 1933 sur la propriété paysanne), le sang, la race (1935, lois de Nuremberg ayant pour but de réduire la proportion de sang juif dans la race allemande).  Les lois raciales étaient saluées outre-Rhin comme de grands progrès pour l’humanité. La condamnation du métissage était justifiée par le souci de ne pas « abâtardiser le peuple allemand avec le sang de l’Ennemi enfin identifié. Les Allemands pouvaient donc grâce au droit constituer une communauté de sang, renonçant à leur liberté pour cette communauté. L’influence du racialisme (Gobineau) enracina ce dogme de l’inégalité des races et de la supériorité de la race de sang germanique, faisant du sang une valeur essentielle, fondatrice du peuple allemand, de sa communauté (Gemeinschaft). Dans l’édifice idéologique nazi, la primauté du groupe sur l’individu permet le maintien et la pureté de la race, objectif de l’Etat et de chacun. L’individu seul ne porte aucune valeur : il en porte en tant que membre de la communauté qui en détient une par le sang que chacun a en commun.  » L’Etat devra faire de la race le centre de la vie de la communauté : veiller à ce quelle reste pure » écrit Hitler dans MK, ajoutant : « Ce qui est l’objet de notre lutte, c’est d’assurer l’existence et le développement de notre race et de notre peuple, c’est de nourrir ses enfants et de conserver la pureté du sang, la liberté et l’indépendance de la patrie, afin que notre peuple puisse mûrir pour l’accomplissement de la mission qui lui est destinée par le Créateur de l’univers. »

Ce n’est ni la fascination pour Hitler ni la peur qui ont conduit les nazis à leur funeste dessein, mais ce système de valeurs (du sang, de la race et du sol) auquel ils ont cru, s’appuyant sur un discours métaphysique et biologique.

 

 

 

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