Egmont, Beethoven et Kovacevich

Ce soir, Kovacevich joue Beethoven au théâtre des Champs Elysées. Un événement parce que le maître se fait rare. Au programme, le concerto pour piano n°2 en mi bémol majeur et Egmont, avec un texte de Goethe adapté par Leslie Kaplan. Tout le monde connaît l’ouverture d’Egmont ; dans les premières mesures, Beethoven a transcrit toute sa puissance créatrice.

La soprano franco-nigériane Omo Bello, qui chante ce soir-là, a un joli timbre de voix…

Omo Bello

Omo Bello

Une soprano inattendue, âgée de 27 ans, et qui était auparavant spécialisée en biologie cellulaire ! Elle nous a annoncé juste avant le spectacle qu’elle était nominée aux Victoires de la Musique Classique, qui auront lieu le 3 février. Son parcours hors du commun démontre qu’avec passion l’on peut aller au bout de ses rêves. Elle aime chanter depuis son enfance à Lagos, au Nigéria. C’est à l’église qu’elle est bouleversée par la musique sacrée, découvrant Haendel, Bach, Haydn… Elle chante par hasard devant un diplomate français, ému par la voix de cette jeune fille habillée d’une jupe mal coupée et d’un chemisier blanc de pensionnat. Il lui fait obtenir une bourse des autorités françaises. c’est ainsi qu’elle vient en France, poursuivant ses études d’abord à Toulouse puis au Conservatoire à Paris où elle rate la première année l’épreuve de solfège, en concurrence « avec des élèves issus des meilleures familles et formés dans les meilleurs conservatoires depuis l’âge de 5 ans ! » dit-elle dans un éclat de rire. Elle réussira ensuite toutes les épreuves. Et obtiendra fièrement la nationalité française en 2012.

Elle chante Beethoven sans pathos, avec vivacité.

Concerto n°2, L V Beethoven

Avec le temps, le jeu de Kovacevich devient plus pur, plus sobre. Il joue le deuxième mouvement avec une émotion contenue, c’est très beau. La salle retient son souffle parce que la fin de l’adagio est étonnante, Beethoven l’a notée ‘con gran espressione’, et les notes aiguës de la main droite sont graves et profondes. Kovacevich joue presque sans gestes, sans mouvements inutiles, comme toute force de la nature. C’est comme cela que j’aime Beethoven. Moment de grâce.

Peu après, avec l’entracte, Stephen Bishop Kovacevich est venu s’asseoir dans la loge presque voisine… alors je lui ai dit comme j’aime son jeu, dans la conversation que nous avons eue. Il a des mains très belles et chaudes et vigoureuses.

Celles de Miguel Angel Estrella ont fait l’objet de chantage de la part de ses geôliers en Uruguay. C’est son nom qui est cité lors de l’ouverture d’Egmont, dans une récitation de Leslie Kaplan qui sonne comme un hymne à la liberté. Le texte de Goethe a été revu pour le spectacle, le voici :

« Un homme libre, qu’est-ce que c’est ?

C’est un esclave qui s’enfuit ;

C’est Fritz Lang qui part pour Paris alors que Goebbels vient de lui offrir la direction du cinéma allemand ;

C’est Miguel Angel Estrella à qui un tortionnaire vient dire Je vais te casser les doigts, et qui lui répond : vous me supprimerez ma raison de vivre et je serai très triste pour vous…

C’est un fonctionnaire qui ne suit pas les ordres de Vichy…

C’est le prince Egmont qui s’oppose sans hésiter à la tyrannie du roi d’Espagne. »

Welch Glück sondergleichen

Ein Mannsbild zu sein.

Coïncidence incroyable, Leslie Kaplan, écrivain de conviction,  a choisi Estrella pour parler de liberté. Or, j’ai connu Miguel lorsque j’étais enfant. Mon père était un ami de Nadia Boulanger qui avait été professeur du pianiste argentin, originaire du Liban par son père et aujourd’hui engagé dans les causes humanitaires (UNESCO et Musique Espérance). Nadia qui avait perdu sa soeur Lili très jeune, venait souvent dans la maison familiale des Boulanger à Hanneucourt, dans la circonscription où mon père  était député-maire. Ce dernier décida de faire acquérir les lieux par la Ville pour la transformer en lieu de concerts/musée. Nadia Boulanger venait souvent chez nous, accompagnée de Miguel Angel Estrella et d’Emil Naoumoff, enfant prodige à ce moment-là. Mon père, qui aimait Beethoven et me l’avait fait aimer, avait créé une Académie de Musique ‘Lili et Nadia Boulanger’, et faisait organiser des concerts qu’il subventionnait. C’est ainsi que Miguel Angel Estrella jouait autrefois pour nous tous. Peu de temps après, la junte militaire argentine l’avait fait jeter en prison. Nadia Boulanger avait fait partie de ses fervents soutiens pour faire libérer son ancien élève, comme l’avait été ma famille. C’est pourquoi l’entendre être cité fut particulièrement émouvant ce mardi soir 22 janvier 2014 au Théâtre des Champs Elysées. Le passé nous rattrape toujours.

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