Cahiers noirs/ Schwarzen hefte : que faire de Martin Heidegger (suite) ?

(suite)

Il faudrait partir du postulat que ‘la pensée n’a pas de nature’ et qu’entre la pensée savante et l’idéologie se trouverait un mur infranchissable. Il faudrait ainsi opposer la philosophie heideggerienne au nazisme qui est un matérialisme biologique s’appuyant sur la supériorité de la race allemande. Mais au-delà de l’oeuvre (Cf Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, essai paru en 2005) et de la pensée, concernant l’homme, la publication des Cahiers noirs en mars 2014 en Allemagne par le philosophe et éditeur Peter Trawny nous éclairera sur l’antisémitisme de Heidegger. Un antisémitisme de quelle nature ? Est-il du même ordre que celui qui paraît dans la correspondance qu’il adressait à Elfriede, sa femme ? Est-il cet antisémitisme courant en Occident qui a conduit de nombreux intellectuels juifs à se séculariser plutôt que s’identifier comme juif ? Est-il cet antisémitisme qualifié de ‘antisémitisme historial’ ou « seinsgeschichtlicher Antisemitismus »  ? Est-il cet antisémitisme qui conduit à opposer la pensée grecque à la Révélation plutôt que reprendre Aristote comme le fit Maïmonide? Alors, quid de cet antisémitisme chez Heidegger ? Toute correspondance, tout journal personnel exprime ce qui est de l’ordre de l’intime, car il s’y expose la vérité de l’être avec sa conviction profonde. Ceci est de l’ordre du dévoilement de soi. Il s’y montre la relation à l’autre, sa nature et sa structure. Il s’agit là de la question de l’altérité et de ses manifestations, tels la distinction ami/ennemi ou la question du sol/l’appartenance à la terre : ‘Eretz’.Cette correspondance a été publiée par la petite-fille d’Elfriede en 2005. Elfriede lui avait donné une boîte en bois avec une clé tenue par un ruban de soie. A l’intérieur, un millier de lettres parmi lesquelles celle-ci dont voici un extrait : « Die Verjudung unserer Kultur und Universitäten ist allerdings schreckerregend und ich meine die deutsche Rasse sollte noch viel innere Kraft aufbringen um in die Höhe zu kommen“, schreibt Heidegger im Jahr 1916. Dans ce texte, Heidegger déplore  la judaïsation  » de notre culture et des universités qui cependant est effrayante… », au détriment de la « deutsche Rasse », la race allemande. En cela, la relation d’altérité est définie par la spécificité de la « deutsche Rasse ». Heidegger marque-t-il ainsi (différemment que du point de vue politique en célébrant Hilter en 1935 comme « du domaine des demi-dieux, der Halb-Götter »-Gesamtausgabe, oeuvre complète) dans sa correspondance et ses carnets intimes son rejet (mais aussi sa condamnation) de tout ce qui EST JUIF ? Fonde-t-il ainsi l’identité allemande face à ce qui est de l’ordre de la Révélation, faisant s’affronter deux conceptions du monde dont l’une conduira à la domination sur l’autre ?

Heidegger, adhérent du parti nazi

Conviction ou opportunisme comme Carl Schmitt s’est plu à le dire, Heidegger a pris sa carte au Parti nazi le 1er mai 1933 et l’a conservée jusqu’au bout.

heideggerpartinazi

Heidegger, parti  nazi

De même qu’il n’a jamais renié cette partie de son histoire. Certains textes de Heidegger manifestent toutefois une distance avec le nazisme, mais il s’agit de textes publiés après 1945 (Chemins qui ne mènent nulle part, 1950). Ainsi, je relis ces jours-ci  « Chemins qui ne mènent nulle part », où Heidegger traite de métaphysique (passage sur Descartes) et où il affirme que  » (…) la situation des esprits tend à s’éclaircir, alors que les pénibles ramassis de choses aussi insensées que les philosophies national-socialistes ne provoquent que confusion » au chapitre ‘Compléments’ de « L’époque des conceptions du monde » page 130 de l’édition française Gallimard (juste après cette poésie si désespérée de Hölderlin qu’il cite : et si ton âme s’élance/nostalgique au-delà de ton propre temps/triste alors tu demeures sur la froide berge/auprès des tiens sans les connaître jamais).

Jusque là, les textes publiés de Heidegger montrent que le philosophe était étranger à la haine raciale que les nazis éprouvaient envers les juifs, et les Cahiers noirs pourront peut-être nous éclairer sur son sentiment réel à l’égard de ce qui était juif. En revanche il manifestait une distance voire une aversion pour certains modes de pensée juifs, qui pouvait être interprétés comme anti-judaïsme davantage que comme antisémitisme. La question reste alors, pour ne pas cautionner cela, celle qui se pose à chaque fois : que faire de Heidegger ? Des éléments de réponse avec Lévinas, Adorno, Jean-Pierre Faye…  tant que l’antisémitisme qui manifeste la haine de la différence sera là en germe, la question restera en suspens. La question du lien entre la pensée de Martin Heidegger et son antisémitisme est d’autant plus saillante que le philosophe a eu et conserve une influence immense en France. Je répète que je pense que cette dernière est imputable aux relais que furent les professeurs de philosophie des classes prépas dans les années 70 et 80, voire les professeurs de terminale dans les grands lycées, influencés parfois avec un oeil critique par Paul Ricoeur ou Foucault. Contrairement aux penseurs allemands tel Adorno, les philosophes français ont diffusé la doctrine heideggerienne comme pure orthodoxie immuable et hors de son contexte, celui  des années Vingt en Allemagne où Heidegger s’était identifié aux grandes tendances du nationalisme en cours (sous Weimar). Aucune distance de la sorte n’a été prise en France : décontextualisé, Heidegger a été élevé au rang de maître de la pensée en France, et transformé en divinité dont les gardiens du temple continuent de distiller le dogme sans la distance du contexte historique.  Que faire alors de Heidegger et de l’enseignement qu’on peut tirer de cette expérience associée à une pensée qui a voulu effacer une part de son histoire pour revenir aux présocratiques ? Le remarquable Peter Trawny ne donne-t-il pas un élément de réponse en proposant une lecture distanciée plutôt que prononcer une excommunication ? (il a créé le premier institut Martin Heidegger outre-Rhin à l’Universität Wuppertal) Cette question reste celle du présent puisque l’antisémitisme est toujours d’actualité, l’affaire Dieudonné le prouve, Dieudonné que notre Ministre de l’Intérieur qualifie aujourd’hui sur la radio RTL de « petit entrepreneur de la haine » (affaire de « la quenelle »). L’Ange de l’Histoire (Angelus Novus, celui qui contemple les ruines du passé) annoncé par Walter Benjamin devrait nous offrir la clairvoyance nécessaire à la prise de conscience d’un drame possible encore demain.

Conclusion, en résumé :

Ou bien Heidegger a été nazi et il faut le traiter comme tel, ou bien il n’a pas été nazi et sa philosophie peut être enseignée en Terminale et en classes  prépa…

MPS

ceci en complément de mon post sur les Cahiers noirs publié le 7 décembre dernier.

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