« Cahiers noirs » : que faire de Martin Heidegger ?

Evaluer la place du nazisme dans la pensée de Heidegger

La rumeur de la parution en mars 2014 des « cahiers noirs » (Schwarzen Hefte, dans la maison d’édition qui publie la Gesamtausgabe, Vittorio Klostermann) de Heidegger était restée jusque là confinée dans le monde de l’édition. Les carnets inédits publiés par Peter Trawny apporteraient la preuve de l’antisémitisme du philosophe allemand. Depuis hier, l’affaire court sur la Toile, avec la publication d’un article du confrère Nicolas Weill dans son blog du journal Le Monde, article qui interroge : « sommes-nous à la veille d’une nouvelle « affaire Heidegger » ? Un document va bientôt permettre d’évaluer la place du nazisme dans sa pensée, preuve en main. »

Vers une nouvelle affaire Heidegger

Il convient d’attendre de tenir les quatre cents pages dans les mains pour se faire une opinion. Toutefois, Finkielkraut recevait ce matin sur France Culture Hadrien France-Lanord (hasard du calendrier… pour la parution du Dictionnaire Heidegger dont il est codirecteur), l’un des gardiens du temple de Heidegger (sous l’égide de François Fédier), ce qui nous a permis d’entendre des extraits du texte traduits (mais qui avaient été lus en allemand). Ces extraits proviennent de 15 passages « antisémites » rédigés entre 1937 et 1941, et sont qualifiés pendant l’émission de « propos choquants, lamentables, et insupportables » par Hadrien France-Lanord qui ajoute être « très ébranlé devant une telle faillite de la pensée ». L’enjeu est d’évaluer la profondeur de l’implication de Heidegger dans le régime nazi, et dans l’attente des textes, il faut se contenter des passages cités au cours de l’émission, dont retiendrons celui sur la question du sol, de la « terre » (Eretz, question centrale dans le judaïsme). Heidegger écrit, selon Mr France-Lanord : « La question du rôle du judaïsme mondial n’est pas une question raciale. C’est la question métaphysique (…) du déracinement de tout étant hors de l’être ». La question du sol était pour Heidegger primordiale. Mais allons au point le plus « consternant » selon l’invité d’Alain Finkielkraut : Heidegger plaque sur le judaïsme sa propre pensée, critiquant le judaïsme dans une  perspective de  » la machination, de l’efficience, du calcul », ce que la notion de « gigantesque » induit chez le philosophe à savoir « la faculté de calcul et le marchandage » faculté associée au judaïsme dans les textes des « cahiers noirs » selon Mr France-Lanord, faculté de calcul précise ce dernier qui est également associée aux Allemands, aux Américains, etc… Heidegger ajouterait que cette caractéristique empêcherait les juifs d’accéder à la réflexion des questions philosophiques essentielles, et il évoque Husserl « dans un passage d’une très grande tristesse »…

Ainsi, le camp des fidèles de Martin Heidegger est fortement ébranlé, et l’on aimerait savoir si ces derniers continueront de défendre l’intégrité d’une oeuvre aux fondements profondément antisémites, si ces extraits sont exacts. Mais là n’est pas la question essentielle, qui reste celle du discours de Heidegger, efficace pour penser la rupture et le retour aux présocratiques, retour dans un temps hors de la Révélation. Autrement dit, la pensée de Heidegger est-elle indissociable de son engagement dans le nazisme ? C’est la conviction d’un auteur comme Emmanuel Faye qui estime que le nazisme empreigne la pensée du philosophe comme son telos -au sens où Husserl l’entend.

Relire Jaspers,et évaluer la place de l’antisémitisme dans la pensée de Heidegger…

Sur la Toile, certains soulignent  » les préjugés antisémites traditionnels du philosophe, et non spécifiquement nazi », précisant que Heidegger abhorrait la  » prétention « scientifique » du racialisme nazi ». Mais peut-être est-il plus intéressant de lire les contemporains du philosophe allemand. Ainsi, Karl Jaspers, qui fut le directeur de thèse de Hannah Arendt lorsque cette dernière avait essuyé le refus de Heidegger -thèse sur le concept d’amour chez Augustin-, avait écrit :  » Schmitt fait partie avec Heidegger de « ces professeurs […] qui ont tenté de prendre intellectuellement la tête du mouvement national-socialiste »*. Il est vrai que les deux hommes ont quelques points communs non négligeables, en particulier le fait qu’ils soient catholiques ( mais non des catholiques « doctrinaires »), ou encore l’énigme que constitue  leur engagement en faveur du nazisme… des points qui suscitent maintes interrogations en attendant de lire les textes des « cahiers noirs ».

Il reste que l’Heideggerrei (la passion pour Heidegger) reste une « spécificité » française, les plus importants penseurs allemands de l’après guerre, à commencer par Adorno, ayant « réglé » le cas Heidegger. La fascination pour le maître de Fribourg-en-Brisgau a peut-être été distillée dans les conservatoires que constituaient dans les années 70 et 80 les classes prépa… Mais aujourd’hui, que faire de Heidegger (1927 « Etre et Temps » Sein und Zeit), que faire de celui qui ensuite dans les années trente célébrait « la vérité interne et la grandeur du mouvement » national-socialiste ?

mps

*extrait/ Jean-François Kervegan, Que faire de Carl Schmitt ?, Paris 2011 éd Gallimard

Rappels

Il convient de rappeler les débats qui ont eu lieu en France, d’abord en 1987 avec le livre de Victor Farias, puis en 2005 avec celui d’Emmanuel Faye, Maître de Conférence à Paris X à charge (L’introduction du nazisme dans la philosophie) et celui de Mr Fédier (Heidegger à plus forte raison) en 2007 : cf. l’émission de Jean-Pierre Elkabbach en 2007 avec Emmanuel Faye et François Fédier :

http://www.dailymotion.com/video/x1asyb_heidegger-1-4_news

Voir la suite publiée le 30 décembre 2013 : Schwarzen Hefte, que faire de Martin Heidegger (suite)

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2 réflexions au sujet de « « Cahiers noirs » : que faire de Martin Heidegger ? »

  1. On ne cite jamais les témoignages des élèves de Heidegger qui ont souligné son courage sous la dictature, comme Walter Biemel en 1942 (je traduis car je crois que ça ne l’est pas):

    « Jamais je n’aurais imaginé en Allemagne tomber sur un groupe de personnes critiquant et refusant la domination nazie. Ici, en Allemagne, dans le séminaire de Heidegger, je trouvai une oasis, un autre monde dans lequel les paroles politiques de haine n’avaient plus d’effet. (…) Et en faisant plus amplemant connaissance avec Heidegger, je vis l’énergie avec laquelle il refusait et condamnait la façon dont le pays était dirigé et l’idéologie du parti avec son biologisme. Il traitait le Führer de criminel. Une telle déclaration pouvait valoir la peine de mort, mais il ne se cachait pas. (…) Aucun des autres professeurs dont j’avais suivi les cours n’était aussi critique envers le national-socialisme. (…) Heidegger nous délivrait de la dictature des nazis. Nous lui en étions reconnaissant. »
    (Walter Biemel in Alfred Denker, Holger Zaborowski (éd.): Heidegger und der Nationalsozialismus II. Interpretationen. Heidegger-Jahrbuch Band 5, Alber, Freiburg / München 2009 p. 367)

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