Walter Benjamin et Hannah Arendt dans l’ « un des plus beaux endroits du monde » : Portbou

C’est ainsi qu’Arendt a décrit l’endroit où repose le philosophe allemand : le plus bel endroit du monde.Walter Benjamin est devenu le symbole d’une pensée entrée dans la modernité par la réhabilitation des vaincus de l’histoire. Tel une icône, il est visité pour les voix qu’il fait entendre « d’un monde éteint ». La stèle funéraire se couvre de pierres, conformément à la tradition (tradition : nous reviendrons sur ce concept plus bas), et ce jour d’août où nous visitâmes le cimetière où il fut enterré, un bouquet d’oeillets, fleurs modestes et éphémères qu’on lance dans l’arène au torero à la fin de la corrida- était jeté là sur le sol, à côté de son nom. Mais il ne faut pas s’y tromper : certes, le philosophe du passé est « encensé » depuis une poignée d’années, il fait l’objet de balades touristiques, Image

mais sans que sa pensée soit  véritablement engagée aujourd’hui dans notre façon d’appréhender l’histoire.

Histoire, nazisme, fascisme, la loi et la violence

Pourtant, Benjamin est un auteur essentiel, un penseur de l’histoire et des institutions, il pose les jalons d’une réflexion sur la relation entre violence et droit, entre nomos et anomie, l’état d’exception mettant à jour cette difficile articulation : « La tradition des opprimés nous enseigne que l’état d’exception dans lequel nous vivons est la règle  Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui soit à la hauteur de ce fait. Nous percevrons alors clairement que notre tâche est de produire l’état d’exception effectif et ceci améliorera notre position dans la lutte contre le fascisme » (8è des Thèses sur le concept d’histoire). A souligner, le débat entre Carl Schmitt et Walter Benjamin sur l’état d’exception(entendu non comme une dictature mais un système exempt de droit), Carl Schmitt s’étant opposé à Walter Benjamin( « Critique de la violence ») sur ce point. Benjamin ne reniera jamais le marxisme dont il tira l’essence-même de l’histoire selon lui : la notion de progrès, qu’il évoque toujours dans le même ouvrage.  « L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle d’un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l’idée de progrès en général. » (Sur le concept d’histoire). Benjamin est traversé par la volonté de sauver le passé – de sauver le présent- de la « catastrophe ».  Günter Anders, le premier mari d’Arendt et cousin de Benjamin, avait restitué  cela dans « L’obsolescence de l’homme : « Car l’humanité actuelle regarde aussi peu vers le passé que vers l’avenir. Pendant la tempête, ses yeux restent fermés ou dans le meilleur des cas, fixés sur l’instant présent ». Sa vision théologique de l’histoire (que redoutait Adorno) se situe dans le messianisme et la rédemption. Le passé doit aider à transformer l’avenir, il est chargé  « d’un indice secret qui le désigne pour la rédemption », écrit-il.  Pour faire comprendre son processus de recherche, Hannah Arendt avait représenté cela par le pêcheur de perles qui va au fond des mers pour « trouver dans la profondeur le riche et l’étrange » (Arendt, « Walter Benjamin », 1892-1940).

Fuir les nazis

Walter Benjamin quitte Paris le 15 juin 1940. Cela fait 7 ans qu’il connaît l’exil. Il espère un départ pour les Etats Unis, sur les conseils d’Hannah Arendt. Mais sa vie s’est achevée à Portbou, en Catalogne, dans un suicide (?) environné de nombreux mystères. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est sa thèse sur l’histoire. Il a lu Spengler. Il ne renie pas le marxisme. Mais il s’achemine vers un messianisme porté par l’ « Ange de l’histoire », Angelus Novus que l’aquarelle de Paul Klee représente comme lui-même le dépeint, puisant dans le romantisme allemand cette identité qui l’habite : « Il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées. Il a tourné le visage vers le passé. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais UNE TEMPETE SE LEVE… » L’ange déploie ses ailes et regarde le passé, « le tas de ruines devant lui monte jusqu’au ciel ». Mais peut-on sauver le passé ?

Benjamin reprend la tradition comme socle d’un à-présent qui est une mise en relation avec la mémoire des vaincus. Le mémorial (voir éléments sur Minerve, sur le Mur des Noms, dans ce blog) est cette évocation qui a valeur créatrice pour le présent. Le concept de tradition s’oppose à celui de civilisation.

A la croisée des chemins

port bou

Les autorités catalanes ont marqué le fameux chemin de la Retirada : sur ces piliers, des photos noir et blanc de l’exode des Républicains fuyant les Franquistes en 1939.

El mismo camino… Le même chemin MAIS EN SENS INVERSE que celui de Walter Benjamin avait été emprunté par le cousin catalan de mon grand-père quelques mois plus tôt, dans l’hiver 1939. Alfonso R. Samitier, communiste et Républicain, avait fui les franquistes en passant par Portbou. Réfugié au camp d’Argelès, il fut sauvé par mon grand-père Lucien Samitier. Cet hiver-là, la répression franquiste avait été sanglante, impitoyable, sans autre alternative que la fuite. « La Retirada », cet immense exode, jette sur la route de Portbou un demi million de personnes, femmes enfants, vieillards. Dans le froid à pierre-fendre, les réfugiés pourront passer en France jusqu’au  9 février, date à laquelle les autorités françaises décident de fermer la frontière, illustrant ce que Walter Benjamin désignait par « le cortège triomphant des vaincus ».

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