« Enthousiasme » : Dieu en soi-même … Sonate au Clair de Lune (moonlight)

Madame de Staël avait publié en 1814 De l’Allemagne afin d’y exposer la littérature et la philosophie comme expressions de la pensée allemande qu’elle résume en une vertu : l’enthousiasme. Dans le dernier chapitre, elle évoque joliment cet état qui baigne d’une lumière presque irréelle le monde qui en est traversé. C’est le thème de son dernier chapitre :

Extraits

L’Allemagne, disait-elle au XIXème siècle est la terre de l’enthousiasme : « O France (…) si l’enthousiasme s’éteignait un jour sur votre sol, si le calcul disposait de tout et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde ? »

Et encore : « Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les arts ; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique et en peinture afin d’en parler avec grâce, avec goût et même ce TON DE SUPÉRIORITÉ qui convient… mais tous ces arides plaisirs, que sont-ils à côté du véritable enthousiasme ? … car la beauté est aussi celle de l’âme et l’admiration qu’elle inspire est noble et pure. »

« Enthousiasme » est aussi l’esprit de la peinture allemande romantique. Le terme en grec signifie « Dieu en soi-même », possession par la présence divine en ce qu’elle exprime une émotion spirituelle intense. Présence/absence de Dieu qui habite la pensée allemande de ce siècle qui fut pour nous celui de Chateaubriand. L’art est un tout, unité (erhad en hébreu) où la musique et la peinture ne sont pas séparés. Témoin le Clair de lune  qui illustre la mystique, la solitude, l’intime, le rêve, l’angoisse et l’élévation de l’âme. De même que les sonates de Beethoven sont des hallucinations, telle la Sonate au Clair de Lune (Moonlight) les tableaux sont des rêves de folie merveilleuse où l’on s’abandonne, abandon qui ne s’appelait pas encore inconscient au temps de Hoffmann et de Goethe.

pianoDe même que l’oreille se laisse porter par les mélodies répétitives qui vous hantent et vous submergent, le regard ne se peut détourner du tableau qui transporte dans la clairière alors que le rayon de lune fait scintiller la cascade sous les arbres sombres.  Le tableau est alors une musique peinte qui éblouit, on ne la regarde pas, on la laisse vous emporter, vous pénétrer, vous envahir.
image

Clair de Lune. Peinture à l’huile de De Barr, cadeau de mon mari.

Quelle est la relation d’un peuple avec son art ? L’esprit du temps (le fameux Grund) et du lieu a permis d’identifier l’âme d’une Allemagne qui avait eu pour ciment- à défaut d’un Etat né tardivement en 1871- cette culture, cette peinture qui pense l’être et qui parle de Dieu, de sa présence, de son absence aussi.

Dieu et son absence

Dieu et sa présence/absence

la profondeur de l'âme

Descendre dans la profondeur de l’être

Le goût de cet art n’est pas de partager mais de puiser en profondeur l’essence même de ce que l’on est. Loin de la raison des Lumières, l’émotion emporte, dévaste, sublime. C’est cela qui fonde l’identité allemande, cette culture  qui conduit à la déraison. L’autre ciseau qui a sculpté l’Allemagne est la guerre. Alors que la guerre fait entrer Napoléon à coups de canon, Clausewitz rappelle combien les Français sont guerriers et comme la guerre étrangère a façonné l’Allemagne presqu’autant que la Kultur !

Kovacevich,

le meilleur interprète de Beethoven, sonate 14 opus 27 (en ut dièse mineur)

Beethoven a su réinventer les formes de cette expression de l’âme. La densité de son monde spirituel, les mélodies développées à l’infini, enragées puis d’un grand calme, tout cela crée un climat irréel et passionné que personne -ou presque- ne sait rendre. A mon sens, seul Stephen Kovacevich a la force d’âme et l’intériorité qui laisse exprimer le Beethoven enragé qui a écrit le 3ème mouvement de la sonate au Clair de Lune. Point de pathos, point de maniérisme mais un jeu juste et pur dans les démonstrations de tendresse qui nous font voir Beethoven là, à côté de soi, dans sa colère et sa révolte, et dans sa quête de l’apaisement de soi. Beethoven est un minotaure  jouisseur et endiablé, sachant dissimuler sa sauvagerie derrière une délicatesse savamment orchestrée. Avec Stephen Kovacevich, non point d’introspection triste et désemparée, mais le surgissement d’un Clair de Lune dévoilant nos émotions vraies, sans mensonge.

MPS

NB : Il jouera Beethoven le 28 avril 2014 à Paris…

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