Le cœur intelligent comme rempart contre la barbarie selon Hannah Arendt

Certains pourront passer toute une vie à chercher la vérité de la loi. Lire Platon et Aristote, Augustin,  Thomas d’Aquin, Hobbes, Rousseau, mais aussi Kant etc… Réfléchir au totalitarisme et face à tout cela, à ce que les hommes créent comme garde-fou contre la barbarie. Mais face à la violence, à la source de nos valeurs occidentales, Arendt rappelle que le roi Salomon a demandé à l’Éternel « un cœur intelligent », véritable oxymore dont il convient de révéler le sens. C’est dans le Livre des Rois, ch 3 : « donne donc à ton serviteur un cœur intelligent, capable de juger ton peuple, sachant distinguer le bien du mal ». Le texte raconte très précisément comment deux femmes réclament justice à Salomon alors qu’un des deux fils est mort pendant la nuit :

3.20 Elle s’est levée au milieu de la nuit, elle a pris mon fils à mes côtés tandis que ta servante dormait, et elle l’a couché dans son sein; et son fils qui était mort, elle l’a couché dans mon sein.

3.21 Le matin, je me suis levée pour allaiter mon fils; et voici, il était mort. Je l’ai regardé attentivement le matin; et voici, ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté.

3.22 L’autre femme dit: Au contraire! c’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort. Mais la première répliqua: Nullement! C’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant. C’est ainsi qu’elles parlèrent devant le roi.

3.23 Le roi dit: L’une dit: C’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort; et l’autre dit: Nullement! c’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant.

3.24 Puis il ajouta: Apportez-moi une épée. On apporta une épée devant le roi.

3.25 Et le roi dit: Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre.

3.26 Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Mais l’autre dit: Il ne sera ni à moi ni à toi; coupez-le!

3.27 Et le roi, prenant la parole, dit: Donnez à la première l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. C’est elle qui est sa mère.

Philosophie et fantasme de toute-puissance

Le cœur intelligent est celui qui fait appel à l’imagination. Le roi-justicier ne cède à aucun fantasme de toute-puissance. Il va chercher la vérité. De quelle façon ? En dévoilant la personne qui choisit la vie. La femme qui préfère posséder un corps mort est peut-être la génitrice (le texte n’en dit rien) mais elle n’est pas la « mère », c’est-à-dire celle qui donne la vie. Ce texte a fait l’objet de moult commentaires, mais l’essentiel ici réside dans le fait que l’affect et le concept sont étroitement liés, que la loi est une affaire d’êtres humains enracinés dans le réel, et que la vérité dans la loi réside dans le choix de la vie. Et non dans le désir de posséder un corps mort. Tout le reste, travaux sur le droit nazi, réflexion sur le totalitarisme, etc… n’est que notes en bas de page.

Cette réflexion m’est venue hier après un délicieux dîner chez des amis. Au cours de nos conversations, Yanne Kintgen, sculptrice et peintre, m’avait demandé alors que je parlais du Discours du rectorat comment Hannah Arendt avait pu aimer Heidegger. J’avais pensé alors que si cette question restait pour moi aussi sans réponse, en revanche l’on pouvait comprendre, ne serait-ce qu’au regard du cœur intelligent, que Heidegger ait aimé Arendt.

MPS

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