Quand l’Occident se presse devant la maison d’Anne Frank…

Impressionnantes files d’attente à Amsterdam, devant  ce qu’on appelle La Maison d’Anne Frank et qui est devenue un musée. Il fallait s’y rendre cette semaine, à l’occasion du 8 mai, jour de la victoire contre l’Allemagne nazie. C’est tout l’Occident qui défile là, plutôt que sous les arcs de triomphe. Chaque année, 600 000 personnes passent à l’Annexe, cet endroit où Anne Frank a séjourné dans la clandestinité  et où elle a tenu son journal entre 1942 et 1944. L’attente est de deux à trois heures…090

En 1942, Margot a plus de 16 ans et reçoit un courrier pour être enrôlée dans un camp de travail allemand. C’est ce qui décide Otto Frank, le père de famille, à passer dans la clandestinité. Le matin du 6 juillet 1942, ils s’habillent de plusieurs épaisseurs de vêtements pour ne pas attirer l’attention avec des valises et ils gagnent à pied en moins d’une heure l’entreprise paternelle pour se cacher sous les combles. Durant toute la durée de la guerre, la famille Frank et quatre autres clandestins suivront l’évolution du conflit. Ils seront découverts le 4 août 1944, suite à un coup de téléphone anonyme. Le seul qui reviendra vivant à Amsterdam sera Otto, le père d’Anne Frank. C’est lui qui fera éditer son journal, d’abord en néerlandais : Het Achterhuis : Dagboekbrieven van 12 Juni 1942 – 1 Augustus 1944 (L’arrière-cour : notes du journal du 12 juin 42/1er août 44). Il comprendra l’horreur qu’Anne a vécue à Bergen-Belsen, et comme ses filles devenues squelettiques, hébergées dans le bloc 29, ont agonisé dans la souffrance. Les témoins de l’époque rapportent qu’elles dormaient dans la cavité près de la porte d’entrée. Le froid balayé par le vent s’y engouffrait et tous entendaient les deux jeunes filles crier dans leur maigreur : « La porte ! » afin qu’on fît l’effort de la fermer. Margot est morte la première. Malgré la vivacité qu’elle portait, affaiblie par le typhus, Anne est morte peu après. Et son cadavre jeté sur le dessus des corps entassés dehors.

L’espoir romantique d’un jour philosopher à deux avec l’homme de sa vie, le désir d’un dialogue métaphysique perpétuel, la volonté de construire une vie où être soi-même : en portant ces idées, le journal d’Anne Frank est souvent le premier livre qui ouvre une fenêtre vers la liberté à l’arrivée de l’adolescence. Je crois que des milliers de jeunes filles comme moi lorsque j’avais treize ou quatorze ans se sont reconnues en elle pour la vie exubérante qu’elle portait. Elle a profondément marqué mon adolescence. Elle voulait être journaliste, écrivain… « devenir célèbre » : « Je sais ce que je veux ! ». Elle avait un caractère épouvantable et un goût immodéré pour la liberté. Elle voulait l’amour vrai et non le mariage paisible et arrangé de ses parents. Autant sa sœur Margot est réservée et studieuse, autant Anne est énergique, vivante et extravertie. Son goût pour l’écriture avait commencé tôt et ses amies de classe rapportent qu’elle écrivait beaucoup et dissimulait ses textes de la main pour qu’elles ne le vissent point.109

Le journal d’Anne Frank

Chacun se souvient des mille reproches qu’elle adressait à sa mère dans son journal pour son rôle d’épouse parfaite, mais aussi de la subtilité de ses analyses et sa clairvoyance, ainsi que sa volonté et son courage pour surmonter cette existence à laquelle elle était réduite. « Je ne veux pas, comme la plupart des gens, avoir vécu pour rien. Je veux être utile ou agréable aux gens qui vivent autour de moi et qui ne me connaissent pourtant pas, je veux continuer à vivre, même après ma mort ! Et c’est pourquoi je suis si reconnaissante à Dieu de m’avoir donné à la naissance une possibilité de me développer et d’écrire, et donc d’exprimer tout ce qu’il y a en moi ! En écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination. »Image

Devant la maison d’Anne Frank, 263 Prinsengracht, Amsterdam

J’ai maintenant quinze ans

L’exposition temporaire « J’ai maintenant quinze ans » est prolongée jusqu’à l’automne. Elle présente des clichés de son enfance avec ses amies. Parmi celles-ci, Hanneli Goslar sait décrire le sentiment d’anéantissement ressenti par elle comme par Anne lorsqu’elles sont arrivées à Auschwitz. Hanneli Goslar décrit le moment où il a fallu se déshabiller :  « Les Allemands nous ont dit d’enlever nos vêtements. Pour nous qui étions pudiques – la pudeur de notre peuple, de notre éducation-, cela relevait du cataclysme. Pour les Allemands, ce n’était rien. J’ai su alors que nos normes et nos valeurs ne comptaient plus et que si nous ne nous adaptions pas nous mourrions immédiatement. »

 Détruire toute volonté

Dans les camps, les Allemands parvenaient à détruire toute humanité, et à faire perdre toute volonté propre. Anne Frank mourra un mois avant la fin de la guerre, du typhus et de chagrin, après la mort de Margot et celle de sa mère.

« Droit nazi »  : le statut des juifs hollandais et le Judenrat

Dès 1941 la doctrine nazie s’applique aux juifs qui sont assignés à se faire déclarer à partir du moment où « au moins un des grands parents est né juif » (cf 5 avril 2013 : droit nazi sous Vichy sur ce blog).Les autorités allemandes sont surprises de l’ampleur des déclarations, puisque 159 800 personnes vont émarger dont 140 000 environ nés de père et de mère juifs. Un nombre impressionnant pour ce pays de « frères aryens » selon la formule employée par Hitler parlant des Hollandais. Le 3 mai 1942 obligation est faite de porter l’étoile jaune. S’ensuivront tous les droits restrictifs qui correspondent au « droit nazi », comme l’interdiction d’exercer certaines professions ou celle d’utiliser les services publics… Anne Frank décrit dans le Journal la progression des discriminations :  « Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. Jacques me disait toujours : « Je n’ose plus rien faire, j’ai peur que ce soit interdit. »

Inutile de revenir sur le rôle du Judenrat, le « Joodsche Haad » de Hollande (Conseil juif) : l’enquête de Maurice Rajsfus sur le cas français illustre les questions qui ont été posées sur le rôle de ces institutions au sein de la machine d’extermination nazie (cf les conclusions d’Hannah Arendt ou de Paul Hilberg).

C’est bien étrange de voir l’Occident se presser là, avec une attention toute particulière pour les détails de la vie qu’on menée les huit occupants de l’Annexe pendant deux années de peur et d’angoisse. Les visiteurs se passionnent pour les maquettes qui reconstituent les pièces à vivre ou pour les détails du quotidien. Ou pour les traits au mur qui montrent que les enfants grandissent. Comme si la compréhension du joug nazi passait par la jeune fille pleine d’espoir dont la présence est toujours palpable entre ces murs ou sur les canaux de la ville d’Amsterdam.

Amstel

Elle qui était éprise de liberté, est emprisonnée dans l’Annexe, elle qui n’était pas pratiquante comme Margot, sa sœur  elle avait écrit dans son journal :« Dieu ne m’a jamais abandonnée et ne m’abandonnera jamais. Pour tous ceux qui ont peur, qui sont solitaires ou malheureux, le meilleur remède est à coup sûr de sortir, d’aller quelque part où l’on sera entièrement seul, seul avec le ciel, la nature et Dieu. Car alors seulement, et uniquement alors, on sent que tout est comme il doit être et que Dieu veut voir les hommes heureux dans la nature simple, mais belle ».

Davantage de monde pour Anne Frank que pour les maîtres…

De bien plus longues files d’attente que devant le fameux Rijksmuseum avec ses Vermeer (la fameuse Laitière, devant laquelle se presse un foule dense comme pour la Joconde) et ses Rembrandt (La fiancée juive et La ronde de nuit… féérique). Pourtant, le fameux Musée national a rouvert il y a moins d’un mois (le 13 avril) avec le trait réussi de Jean-Michel Wilmotte… La maison de Rembrandt, située à deux par de l’ancien quartier juif où il trouvait quelques uns de ses modèles, mérite le détour pour un tableau qu’on attribue au « maître ». Le médiaphone assure que ce fameux tableau (situé à gauche de la cheminée) aurait été peint par Rembrandt, malgré le doute émis par des conservateurs français…

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Le fameux tableau attribué à Rembrandt…

Si l’on regarde à la loupe la main du personnage, rien ne se réfère à la technique de Rembrandt : les mains du tableau « la fiancée juive » par exemple révèlent une maîtrise extraordinaire de la représentation de la chair traversée par des veines bleutées qu’on ne retrouve aucunement ici…

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