Hannah Arendt ou comment la monstruosité est chose banale

Quand, en 1961 Hannah Arendt part à Jérusalem couvrir le procès Eichmann en tant que journaliste, elle s’engage dans une pensée qui la condamnera auprès de certains de ses amis les plus chers. Le problème philosophique qu’elle soulève : Eichmann n’est pas le monstre assoiffé de sang et guidé par la haine des juifs mais un fonctionnaire zélé et obéissant, incapable de penser par lui-même. L’homme n’est qu’un parmi d’autres, incapable d’avoir un jugement sur lui-même et une réflexion sur la question du bien et du mal.  De ce mal radical va sourdre le concept de « banalité du mal » qu’Hannah développera, mais aussi une contestation sans concession de ses adversaires qui verront là l’expression d’une insensibilité et d’un amalgame.

Affiche du film Hannah Arendt

Affiche du film ce 24 avril 2013 devant le Lutetia, ancien QG de l’abwehr, service de renseignements de l’état-major allemand pendant l’Occupation à Paris.

Le film de Margharethe von Trotta qui sort aujourd’hui dans les salles en France montre comment s’échafaude une pensée qui demande à l’homme de s’engager : de prendre un risque, celui de penser par soi-même.

Les seules réserves concernent les portraits brossés de l’entourage d’Arendt. En particulier son second mari, Heinrich Blücher, apparaît comme un intellectuel universitaire fade et absorbé par une double vie. Alors que l’homme était un communiste athée (non-juif) et violemment anti-sioniste, ce qui eut une grande influence à mon sens sur Hannah Arendt. Gershom Scholem, Karl Jaspers, Hans Jonas n’apparaient pas ou peu et seul le sioniste Kurt Blumenfeld est soigneusement représenté, même si les dialogues ne correspondent pas à la réalité historique. Ainsi, ce n’est pas à Blumenfeld sur son lit de mort à Jérusalem qu’Hannah a prononcé la fameuse phrase : « Je n’appartiens pas à un peuple… il n’y a pour moi que des individus… »

Le « on » de l’être et la banalité du mal

Heidegger avait été frappé par la vivacité et l’intelligence d’Hannah Arendt lorsqu’il était à Fribourg. Elle était juive et lui catholique. Elle s’intéressait à la théologie et à la Bible. Il bâtissait une pensée de l’être sans Dieu. Les témoins de l’époque ont rapporté qu’en sa présence il était un autre homme : il n’était plus taciturne mais audacieux et vivant. Hannah Arendt subit l’ostracisme imposé par le régime nazi et dut quitter l’Allemagne, passa par la France avant de gagner l’Amérique. Elle continua d’aimer Heidegger malgré l’ambiguïté du maître, un amour incompréhensible tant l’attitude du philosophe est restée équivoque quant au soutien du régime nazi même après le procès Eichmann. Il s’est justifié auprès d’Hannah comme un homme  ayant fait le choix d’une pensée hors du politique, dans une vie de solitude. Il s’est d’ailleurs fortement appliqué à diffuser cette image de lui-même : un homme apolitique, étranger à la réalité et s’étant naïvement brûlé en jouant avec le feu cette année 1933/34 où il fut recteur. Quelle que fût la vérité,, il donnait cette version de lui-même (au point qu’il retrouve le droit d’enseigner en 1950, ce qui a fait dire à son collègue Carl Schmitt qu’il était « en train de réussir le test du retour su scène avec la mention Très Bien ») alors qu’Hannah Arendt comprenait sa vie comme un engagement dans le monde,  développant une théorie du totalitarisme autour de la question de ‘antisémitisme. Elle a voulu ex-ister dans le monde, construisant une pensée de la vie et de l’amour du monde, alors qu’il avait bâti une pensée de la mort et de l’ordre.

L’Unicité d’un crime

Arendt écrit en 1961 (procès Eichmann) au moment où Milgram conduit ses recherches sur la question de la soumission totale de l’individu à l’autorité qui entraîne la perte d’autodétermination, c’est-à-dire  l’extinction d’une conscience individuelle. Dans les années soixante-dix, Elie Wiesel va définir le concept d’Unicité : l’extermination des juifs par les nazis serait incomparable à tout autre événement historique, et partant serait inaccessible à toute recherche scientifique. Ce concept d’Unicité est inhérent à la spécificité de la victime qui est un peuple unique, le peuple juif. Peuple martyr, peuple unique, il est hors de portée des lois communes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s